La Blogothèque
Mercredix

Will Oldham : les “hors-piste”

Second volet de nos Mercredix collectifs consacrés à l’oeuvre de Will Oldham. A la manière des compilations rétrospectives, et après une sorte de best of la semaine dernière, on passe cette semaine aux “faces B” : des morceaux rares, des collaborations, des lives, des reprises et un morceau de jeunesse étonnant pour commencer…

[Le Mercredix 92, premier volet de notre série sur Will Oldham est toujours  accessible en cliquant ici]

1. Box Of Chocolates – “Ephant” (sur l’album Fearful Symmetry, 1990)

Les premiers pas discographiques avérés de Will Oldham datent de 1987 : il fait partie des chœurs sur les morceaux de la B.O. du film Matewan, dans lequel il joue un des rôles principaux. Trois ans plus tard, on le retrouve (sous le pseudonyme Wane Olephant) dans le line-up d’un collectif étonnant, Box Of Chocolates, auteur d’un unique album artisanal, fourre-tout et éclectique, d’abord sorti seulement en vinyl avant d’être réédité en CD en 1999. On ne sait pas précisément dans quelles circonstances il a atterrit dans ce projet, ni quelle était sa véritable contribution au collectif. On sait juste qu’il y chante deux chansons, dont ce “Ephant” qu’il interprétera encore parfois sur scène dans les années quatre-vingt-dix.

Sur ce morceau, Will Oldham a vingt ans à peine, sa voix est juvénile mais le grain est déjà unique. Il chante comme si sa vie en dépendait déjà, il tremble, il hésite, mais prend de l’assurance au fur et à mesure de la chanson (qu’on imagine aisément enregistrée live dans des conditions de confort plutôt spartiates). Pour un début, c’est une chanson extrêmement casse-gueule, aux paroles intimes et sûrement libératrices.

Lying is beautiful / Lying is all that I have” puis un peu plus loin “Maybe I am a fag / Perhaps I want purple unicorns / When did I tell the truth? / Have I lied since I was born?“…

He was having an existential crisis” peut-on lire à propos de lui dans le livret de l’album. On le croit bien volontiers…

[Rockoh]

 

2. Bonnie Prince Billy – “Stablemate” (Live BBC Session 1999)

L’électricité a rarement trouvé de traduction studio chez Will Oldham. Mais elle semble au contraire s’être pleinement exprimée en concert comme sur le Summer in the Southeast, enregistré dans la foulée de Superwolf, ou dans cette session enregistrée en février 1999 pour l’émission de John Peel sur Radio One. Sous la forme d’un quatuor, Bonnie Prince Billy livrait ce soir-là des versions ramassées et rugueuses de “I Send my Love to you”, “O Let it Be”, “What’s Wrong with a Zoo” écrit initialement pour Bertrand Bonello, “Another Day full of Dread”, ou encore cette impressionnante version de “Stablemate”, titre qui ouvrait Arise Therefore. En concert, Oldham est un peu comme Dylan, il ne joue jamais vraiment ses chansons comme on les attendrait. “Stablemate” n’échappe pas à la règle. C’est en lui faisant troquer son ton monocorde et douloureux contre un swing lancinant mais fier, traversé de larsens contenus et de phosphorescences qu’Oldham exécute ce conte cruel qui sent le règlement de compte et le masochisme amoureux (“It was hard to know you were the only lover/ But that you would test it so carelessly/ That you would ruin me if I would not have you/This is your way”) et qu’il décortique les petites mécaniques des passions ordinaires et narcissiques, avec acidité.

[Alexandre François]

 

3. Bonnie Prince Billy – “Today I Started Celebrating Again” (sur la compilation At Home With The Groovebox, 1999)

Sur cette singulière compilation, entouré de gens respectables (Sonic Youth, Pavement, Beck…), Will Oldham se livre à une étonnante expérience : enregistrer un morceau en utilisant uniquement un logiciel qui ressuscite les sons des boites à rythmes des années 70 et 80 (pour schématiser). Notre ami Will semble bien s’amuser au pays des boucles électros et des sons vintage, en mettant en avant les sons les plus kitsch qu’il a pu trouver.

I am grooving again, oh ooh oh, oh ooh oh / I am slugging again, oh ooh oh, oh ooh oh
L’association chant lacrymal et rythmes syncopés est délicate et le résultat, logiquement, curieux (façon diplomatique d’écrire “mitigé”).

[Rockoh]

 

4. Johnny Cash featuring Will Oldham – “I See A Darkness” (sur l’album American III Solitary Man, 2000)

Cet homme a chanté des milliers de destins, est revenu de tout. Il se sait proche du cercueil en sapin mais attend en paix la fin. Lui confier une de ses chansons revient à pratiquer soi-même la politique de la terre brûlée : après sa réinterprétation, plus rien ne repoussera et sa version originale sera enterrée. C’est ce qui arrive avec “I See A Darkness”. Sur l’album du même nom signé Bonnie Prince Billy, la voix de Will Oldham y est plus assurée qu’au début de Palace mais quand Johnny Cash s’empare du morceau, avec son timbre plein de cicatrices, d’ex furieux amphétaminé devenu patriarche ridé, soudain, il y a un vieux lion dans la maison. L’air folk mélancolique a alors les épaules d’une leçon de vie, les paroles, débarrassées du superflu – ces “That’s what you told me” et “What’s inside me” du premier  couplet) gagnent en profondeur et en crédit. Et quand au bout d’une minute, la voix d’Oldham surgit au premier refrain pour se mêler à celle antédiluvienne de Cash, malgré près de quatre décennies de décalage, c’est une confrérie de la noirceur, une fraternité du spleen qui prends corps, telle que portée par deux amis lointains se retenant à un ultime espoir.

And did you know how much I love you / Is a hope that somehow you / Can save me from this darkness“.

[Oslav Boum]

 

5. Bonnie Prince Billy –  “O Let It Be (Live)” (sur l’album Summer in the Southeast, 2005)

Le détracteur : “Will Oldham, c’est une pleureuse. Son folk, une musique dépressive pour suicidaires récidivistes. Deux accords, une voix plaintive et beaucoup de mollesse pour faire chialer dans les chaumières bobos. C’est lent, il est incapable de s’exciter un peu, de se secouer les tripes, de se lâcher un peu…

La réponse au détracteur, en musique : “O Let It Be”, joyau de Joya, enregistrée live en 2004 quelque part dans le sud-est des Etats-Unis. Une version ultra-musclée qui “dépucelle toutes les vierges situées à moins de dix mètres des enceintes” (© aka)…

[Rockoh]

 

6. Tortoise & Bonnie Prince Billy – “Thunder Road” (sur l’album The Brave And The Bold, 2006)

Issue de The Brave And The Bold, l’album de covers co-signé avec Tortoise,  dont elle est probablement le climax, la reprise du classique de Bruce Springsteen, “Thunder Road” doit être considérée comme l’une des plus grandes réussites de la carrière de Bonnie Prince Billy. Le résultat pur est à lui seul exceptionnel. L’exercice de comparaison avec l’original, fascinant. Les hypothèses de travail sur les vibrations qui rendent le morceau magistral conduisent toutes à la reconnaissance d’un niveau d’intelligence musicale supérieur.

Comme toutes les reprises vraiment réussies, le “Thunder Road” de Will Oldham surpasse l’original. Comprendre qu’il l’étire, qu’il le pousse à bout, qu’il l’attire dans une dimension supérieure et le sublime en quelque sorte par un point de vue artistique radical. Will Oldham réussit d’ailleurs un double exercice de radioguidage puisqu’en plus de s’approprier le chef d’œuvre de Springsteen en prenant le contre-pied d’à peu près tous les tics vocaux du boss, il capte l’énergie de Tortoise, s’en nourrit, la dompte, la modèle pour imposer sur la longueur un phrasé tout en retenue à une machine orchestrale pourtant prête à exploser.

De l’original, ne subsistent que le texte (à la virgule près) et un certain relief dans le développement (quelques points de passage permettent de jeter des points entre les deux propositions).  C’est une trame, fidèle certes, mais que les artistes revisitent avec leur sensibilité et le son post-rock des années 2000. Le tempo change, la texture du morceau avec, la tonalité et les enchaînements harmoniques aussi, si bien que seule une oreille très avertie peut reconnaître l’ascendance de ce qu’on peut considérer comme le meilleur blues-rock du XXIe siècle. La griffe de Will Oldham sur ce pur moment de mélancolie éclairée est de soustraire aux paroles le phrasé hyperactif et optimiste de Spingsteen pour les envelopper d’une voix blanche, usée mais habitée. L’ambiguïté du message de l’original demeure. La prière adressée à la partenaire en devient plus touchante, si cela était possible. Il se dégage dans la version de Tortoise et Bonnie Prince Billy davantage de fatalisme que dans celle du Boss. Et on se demande avec trente ans de recul comment Springsteen a bien pu avoir l’idée de chanter “Thunder Road” comme il l’a fait. Du très grand art.

[Rouquinho]

 

7. Bonnie Prince Billy & Red – “Puff, The Magic Dragon” (sur la compilation Songs For The Young At Heart, 2006)

Pour une étrange compilation de chansons pour enfants, sous la houlette de Stuart Staples et David Boulter (Tindersticks), Will Oldham s’acoquine avec le nordiste Red, le temps d’une reprise étonnante de la fameuse chanson de Peter, Paul and Mary (reprise ensuite, entre autres, par Marlene Dietrich, Tori Amos, Claude François, Broken Social Scene, Dizzee Rascal ou Amanda Palmer!). Chanson charmante sur les enfants qui grandissent, perdent leur innocence et délaissent leurs jeux d’avant ou, comme certains ont pu le déceler (et bien que les auteurs l’ait formellement démenti), ode travestie à la marijuana ?

On imagine aisément nos deux lascars privilégier la seconde hypothèse et vouloir donner un côté un peu sulfureux à ce morceau bien innocent à première vue. L’instrumentation est un peu kitsch, mais l’association entre la voix chevrotante de Will Oldham et le ton grave de Red, fait merveille et emballe enfants, petits et grands…

[Rockoh]

 

8. Scout Niblett featuring Will Oldham – “Kiss” (sur l’album This Fool Can Die Now, 2007)

Scout Niblett est une fille solitaire, qui s’occupe avec son monde intérieur et aime monter sur scène en solo – comme les vieux montagnards des bouquins qui partaient cordes sous le bras affronter un versant dans le silence. Il y a peu d’instruments dans sa musique, et encore moins de voix qui viennent se mêler à la sienne. D’ailleurs, qui oserait venir se frotter à cette furie qui gronde? Reste This Fool Can Die Now, grand disque à deux faces publié en 2007, qui se partage entre les variations asséchées auxquelles Scout Niblett nous a habitués et quatre duos avec Will Oldham. On aurait préféré un disque entier à deux, mais ça n’a visiblement pas pu se faire. Will Oldham n’est donc ici qu’invité et se plie aux envies de la maîtresse de maison, qui lui fait notamment chanter ses paroles tordues dans l’épique “Kiss”, sûrement la plus douce et pop des chansons écrites par Scout Niblett. Il y a des cordes, c’est tendre, mélodique, il y a même un refrain. Et les deux voix si différentes se parlent comme un vieux couple qui a tout vu et marche ensemble sans se regarder.

Scout Niblett avait expliqué à l’époque de la sortie du disque qu’elle avait inversé les couplets masculin et féminin de ce duo amoureux trouble… Ce qui brouille encore la relation qui s’installe dans ce disque (notamment un peu plus loin dans une reprise de “River of No Return”, chantée originellement par Marilyn Monroe dans le western du même nom) entre ce que j’ai toujours vu comme un couple de marginaux, partis vivre sur la route pour ne rester qu’à deux, dormant dans la forêt, s’aimant autour du feu. “Kiss” est la pièce centrale de ce court métrage, d’ailleurs mis en scène dans un clip qui honore la passion des deux chanteurs pour le déguisement et le moche, une chanson fleuve pour une rencontre évidente.

And I had a feeling it was coming on / And I felt it coming for so long / If I’m to be the fool / Then so it be.”

[DJ Barney]

 

9. Bonnie Prince Billy – “I’ve Seen It All” (sur le EP Ask Forgiveness, 2007)

Reprendre Björk est un exercice difficile, mais faire d’une de ses chansons industrielle et symphonique (featuring Thom Yorke, initialement sur la B.O. de Dancer In The Dark puis reprise sur l’album Selmasongs) un morceau qui sonne véritablement comme un classique originel de la musique folk nord-américaine est un exploit plus que remarquable…

[Rockoh]

 

10. This Immortal Coil – “Ostia” (sur la compilation The Dark Age Of Love, 2009)

Réunie par le patron du label d’Ici D’ailleurs, Stéphane Grégoire, une ribambelle d’artistes comme on les aime revisite le répertoire de Coil en 2009. L’album est une réussite, à la fois cohérent et profond, et l’unique participation du Prince Billy l’un des temps forts.

“Ostia”, sous-titrée “The Death Of Pasolini”, évoque le suicide du réalisateur du haut des falaises du même nom. Dans cette nouvelle version, plus mélancolique que lugubre, le clavecin originel se mue en procession fiévreuse sous l’impulsion des cordes de DAAU ; le sifflement persistant devient un cri lointain porté par l’onde Martenot de Christine Ott. Will Oldham apporte encore – si c’était nécessaire – une tension au milieu des arrangements éparpillés. Dépourvue d’effets pour renforcer l’effet acoustique de la reprise, sa voix claire abandonne le côté solennel et désenchanté de John Balance pour se faire presque sanglot.

[François Clos]

 

Cadeau bonus

Sorti en 2011, une reprise du “I Wonder If I Care As Much” des Everly Brothers par les psyché-rockeurs new-yorkais de The Phantom Family Halo, avec en guest-stars, Todd Brashear (Slint) et Will Oldham. Un morceau long et époustouflant mais un peu hors-sujet pour ce Mercredix, cette version étant largement instrumentale (et le chant de Will Oldham presque anecdotique).