La Blogothèque
Mercredix

Will Oldham : les “classiques”

Nous avons pris prétexte commode d’une actualité finalement banale (un nouvel album, une tournée française) pour, enfin, piocher dans une discographie foisonnante et consacrer, non pas un mais deux Mercredix collectifs à l’oeuvre de Will Oldham, connu également sous les noms de Palace Music, Bonnie Prince Billy ou Marquis de Tren…

Le premier Mercredix, ci-dessous, en forme d’un best-of tiré de ses albums officiels, une sorte d’introduction pour néophyte ou de résumé de l’œuvre du bonhomme pour les mélomanes pressés. Le second, la semaine prochaine, avec des morceaux moins connus : collaborations, lives, œuvre de jeunesse…

1. Palace Brothers – “Idle Hands Are the Devil’s Playthings” (sur l’album There’s No-One What Will Take Care Of You, 1993)

“Idle Hands are the Devil’s Playthings” est un premier morceau, celui qui signe l’acte de naissance de Palace et ouvre le bien nommé No One What Will Take Care of You ; titre-manifeste d’une solitude radicale et ontologique pour ce qu’il convient d’appeler un album hapax. Paula Frazer nous l’avait dit un soir, en 1995 ou en 1997, les vrais punks de sa génération, ceux qui avaient grandi et braillé en écoutant les Dead Kennedys ou The Fall, avaient à l’instar de Palace, débranché leurs guitares, et exploraient aujourd’hui les répertoires de Patsy Cline, des chanteurs de la Grande Dépression (Woody Guthrie, Pete Seeger ou Lead Belly) ou des hillbillies des Appalaches. Ils retrouvaient dans ces enregistrements de musique de country-folk traditionnelle une source d’inspiration, une manière originale de se positionner dans le champ musical de l’époque et de développer une culture véritablement alternative, et abandonnaient le punk-rock alors rattrapé et formaté par les lois de l’industrie du disque – le cadavre de Nirvana était encore chaud -  à MTV.

Will Oldham est, pour cette première escapade, accompagné de trois ex-Slint dont le spoken-word lent et électrique, “Good Morning Captain”, connaîtra la gloire en se retrouvant sur la B.O. du Kids de Larry Clark. Mais c’est à une toute autre expérience que Will Oldham invite Brian McMahan, Britt Walford et Todd Brashear. Les jappements d’un chien ou le crissement d’un tabouret donnent le sentiment que le disque a été enregistré dans la cuisine. La légende veut que ce soit dans une cabane, en rase campagne, paumée en plein Kentucky. Peu importe, le son est rustre et poussiéreux et les musiciens semblent à peine avoir eu le temps d’apprendre leurs propres morceaux. On ne fait qu’une prise. On ne gomme rien. Le matériel semble de toute façon trop rudimentaire pour cela. La country sauvage des Palace Brothers a ceci d’unique qu’elle se dérobe et ne laisse prise à aucun fantasme. On est en territoire aride.

Oldham a la voix aigrelette de l’idiot du village illuminé qui semble reprendre des formules d’un sermon sur la vertu ordonnatrice du travail sur un banjo claudiquant, un drôle de type qui exhibe une fleur de lys au poignet et qui croit dur comme fer qu’il est promis à l’Enfer : « les mains oisives sont l’instrument du malin ».  À y regarder de plus près, on se demande si ce titre ne parle pas d’érections ou de séances d’onanisme fébriles. De toute façon, les âmes chez Oldham sont errantes et tourmentées, et lorsqu’elles ne remercient pas Dieu d’être orphelines et de souffrir, comme sur la reprise de Washington Phillips Washington Phillips est un chanteur noir américain qui a enregistré pour Columbia une vingtaine de titres entre 1927 et 1929. Ses chansons étaient des adaptations de sermons gospel dans la tradition de Blind Willie Johnson, Blind Joe Taggart ou de Willie Mae Williams. Cependant, Phillips a tout d’une figure atypique : sa courte carrière, le drôle d’instrument qu’il avait fabriqué lui-même à partir de deux celestaphones – sorte de cithare (zither) dont il pinçait les cordes et qui était censé reproduire la petite musique des anges -, et sa vie de paysan. Phillips jusqu’à sa mort en 1954, n’a jamais cessé de cultiver le sorgue dans son Texas natal., “I Had a Good Mother and Father”, elles se perdent assurément. On aura rarement entendu passion incestueuse plus poignante et désespérée que sur ce “Riding” que l’on trouve en fin de disque, avec sa lenteur exténuée, son irrégularité trébuchante, et ce personnage – sorte de héros de tragédie grecque perdu sur la route – qui accomplira quoiqu’il advienne ce pour quoi il sera damné : « I’m long since dead and I live in hell / She’s the only girl that I love well / We were raised together and together we fell / God is what I make of him ». Le premier Palace est un disque mal peigné, cru, qui porte haut ses échardes, ses nœuds, son bois brut et ses fêlures.

[Alexandre François]

 

2. Palace Music – “New Partner” et 3. “Old Jerusalem” (sur l’album Viva Last Blues, 1995)

J’aime tout, TOUT, sur Viva Last Blues. Mais particulièrement “New Partner”. Sans doute pour la sérénité qu’on y trouve, malgré l’ambiguité des paroles, la décontraction apparente de la chose, ces textes si évocateurs d’un décor paisible et de sentiments troublants. Pour sa lente, lente, montée en puissance, ces 30 dernières secondes qui vous enlèvent dans une petite ivresse.

[Chryde]

Sortie des années grunge, début des années lo-fi, le post-rock reste encore confiné du côté de Chicago. En 1995, les vrais rebelles versent désormais dans le folk, ils ont abandonné leurs passés rugueux et parfois violents et prennent maintenant des banjos et des guitares sèches pour transmettre colère, rage et désespoir.

Palace Music, c’est la suite logique quand on est passé de Nirvana à Pavement et de Pavement à Sebadoh : de la colère brutale au rock décontracté, du rock décontracté au rock bricolé. Quelques “Think” en boucle, d’autres perles où Lou Barlow ralentit le rythme, débranche la guitare et chante ses états d’âmes, on peut enfin passer à plus roots, à plus countrysant de prime abord, à la musique de Will Oldham et à ce Viva Last Blues rude mais essentiel.

“Old Jerusalem” est le dernier morceau de l’album, celui qui se mérite. Il faut d’abord passer des morceaux aux rythmes indéfinis (“More Brother Rides”, “Viva Ultra”), qui semblent faner en route. Il faut déjà affronter certains démons (“Tonight’s Decision (And Hereafter)”) avant de prendre en pleine gueule cette chanson pleine de souffrance.

Trouble has caused me so much grief / I am waiting for when I can go home / Time when the room was closer than my friends / And I can get some shooting done.

Drogue, sexe, drame… et le talent d’en faire une œuvre d’art bouleversante, un chant qui donne la chair de poule, un morceau qui donne envie de se pendre mais qui fournit, dans ses ultimes secondes, un paradoxal espoir de rémission…

En 1995, j’ai vingt ans et je découvre brutalement et passionnément la musique de Will Oldham. Au printemps suivant, je le vois pour la première fois en concert au 13th Note de Glasgow (avec Smog et Alasdair Roberts) pour ce qui restera un des concerts les plus âpres, poignants et beaux auquel j’ai pu assister à ce jour. J’ai pris, ces années-là, un peu de sa détresse en intraveineuse…

[Rockoh]

 

4. Palace – “West Palm Beach” (sur le Mountain EP, 1995 et réédité sur l’album Lost Blues and Other Songs, 1997,)

« Rien n’est plus important qu’un temps agréable pour passer de bonnes vacances »  peut-on lire ici et là sur quelques sites de vente en ligne de voyages pour quelques destinations ensoleillées ou exotiques, avec cette assurance désarmante du lieu commun et de la formule publicitaire. Mais c’est aussi un peu le constat que fait Will Oldham en 1995 lorsqu’il nous envoie cette carte postale de Floride. Miami n’est pas loin. Le syndicat d’initiative vante certainement les beautés de cette « tranche de paradis » ; une large bande de sable bordée de palmiers qui s’étend à perte de vue, son climat tropical, son festival de musique sur le front de mer, ses night-clubs. “West Palm Beach” commencera donc sur une plage lumineuse, irradiée par la beauté des femmes. Pas la moindre trace de cafard à l’horizon. C’est un vrai morceau solaire qu’Oldham semble nous offrir alors : les chaussures sont défoncées par le sable, le pas est lent mais il a la légèreté et l’assurance que confère la détente, et la guitare d’Aram Stith joue les astres radieux. Mais rapidement le temps se couvre, l’océan ramène en mémoire sa cohorte de souvenirs d’enfance : celui, tendre d’une grand-mère bien-aimante et nourricière qui vit avec le fantôme facétieux d’un grand-père englouti par le ressac. On ne tarde pas à s’engluer dans le présent : une compagne en larmes, nerveuse, un couple en décomposition, l’envie de grignoter quelque chose et la sensation d’être un raté. On se doutait que ça n’allait pas durer longtemps. Pourtant, c’est beau, et “West Palm Beach” a des airs de « vous y reviendrez ».

[Alexandre François]

 

5. Palace Music – “Disorder” (sur l’album Arise Therefore, 1996)

C’est la chanson la plus simple du monde, la plus mal foutue, la plus parfaite. Elle sort comme une évidence, on a le sentiment qu’Oldham l’improvise absolument, la construit au fur et à mesure, comme si elle n’était pas faite pour durer, comme si elle ne devait pas survivre, ne pas être enregistrée. L’erreur sur le prénom de la fille au début annonce toute la maladresse de la suite : la boîte à rythme fait penser à un pauvre animal asthmatique, la guitare n’a rien mangé depuis dix jours, Oldham pousse à son paroxysme la fragilité de sa voix, branlante, chancelante, touchant au sublime en frôlant le ridicule. Et pourtant, cette mélodie, je me souviens exactement de l’effet qu’elle m’a fait la première fois que je l’ai entendue, parce que cet effet ne s’émousse pas avec les écoutes : on a l’impression de toucher au plus pur, à l’évidence même d’une beauté. Une pureté éternellement renouvelée.

[Chryde]

 

6. Will Oldham – “O Let It Be” (sur l’album Joya, 1997)


“O Let it be” est le troisième morceau à jamais paraître sous le nom de scène de Will Oldham (après “Patience” et “Take However Long You Want”, sortis en single chez Drag City). Il est surtout le morceau d’ouverture de l’album Joya, premier à paraître sans pseudonyme, fin 1997. Il est donc au sens strict une mise à nu, ou, considérant globale l’œuvre du bonhomme, un stade encore supérieur de mise à nu. Les premières mesures sonnent comme un plongeon dans le vide, le début d’une nouvelle vie et c’est à peu près ce qu’il va nous raconter dans les paroles (“I can do without it, I can always shout it, let me be myslef”). Les deux premières mesures ressemblent à l’ouverture de BB Initials. Elles orientent vers la fausse piste d’une musique très sophistiquée. Mais ce qui pourrait être une arme de destruction massive entre les mains d’autres musiciens (basse, batterie, guitare électrique, piano) est ici l’objet d’une sensibilité à fleur de peau. La voix de Will Oldham n’est pas encore prête à interpréter un rock puissant et onirique, au refrain explosif. Elle le fait quand même. Son groupe se met au diapason de cette fragilité à fleur de peau. Le thème musical brille par sa simplicité et son efficacité. Reste la chair de poule.

[Rouquinho]

 

7. Bonnie Prince Billy – “Nomadic Revery” (sur l’album I See A Darkness, 1999)

L’un des plus beaux albums de la discographie de Joseph Will Oldham – son premier sous son nom de brigand de grands chemins – a une couverture peu engageante avec sa tête de mort qui tient du masque rituel amérindien et de la radiographie.  Le contenu, par sa tonalité, semble également éloigné de ses figures tutélaires : Billy the Kid et Bonnie Parker. On ne trouvera ici nulle trace de coups d’éclat, de coups de feu, de courses-poursuites ou de poésie des grands espaces. De ce “Minor Place”, plutôt joyeux avec sa mélodie chantée à tue-tête, jusqu’au sublimement déceptif “Raining In Darling”, stoppé alors qu’Oldham semble pour une fois lâcher la bride du lyrisme, en passant par “Another Day Full of Dread” tout de feutre, un portrait de “Madeleine Mary” pénitente dont les larmes sont adorées secrètement des marins, ou quelques vanités baroques un peu macabres  de “Death to Everyone”, les combats sont tout intérieurs, sortes de psychomachies qui disent inlassablement le désir d’être heureux et d’échapper aux pièges de la mélancolie.

La voix d’Oldham est devenue sûre d’elle-même, de ses mélodies, de son propos. Quelques guitares étiques et métalliques, gratouillées presque négligemment à l’arrière fond, lorsqu’elles ne sont pas traversées par des décharges électriques qui rappellent les aplats fulgurants et orageux de Neil Young pour le film Dead Man, un piano qui ponctue sobrement tous les mouvements de la mélodie et qui vient opportunément la rehausser, une basse ronde et grave dont les ondes sont caressées par quelques balayettes et touches de cymbales constituent la pâte musicale si caractéristique d’I See a Darkness. Elle est le résultat des efforts conjugués d’un autre ex-Slint qui a joué avec Tortoise, David Pajo, et de Colin Gagon, dont on a pu entendre le piano chez Bill Callahan, notamment sur une version inoubliable de “I Break Horses” enregistrée pour La BBC.

Depuis, le titre éponyme est passé à la postérité par la grâce de l’enregistrement que Johnny Cash en a réalisé sur Solitary Man, le troisème volet de ses American Recordings, avec Oldham aux chœurs. On a plutôt choisi de retenir ce “Nomadic Revery (All Around)”, une chanson des équilibres précaires et sursitaires, des identités au bord de la dissolution. Le rêve y déploie son étrange sagesse, ses symboles et ses consolations comme chez Blake ou Nerval. Le nomadisme y est cet ultime effort de l’esprit pour appréhender et faire tenir ensemble quelques certitudes disparates, quelques expériences qui ont le goût de la beauté et qui donnent du sens à l’existence, une rêverie dont le terme ultime est un corps-havre, un corps que l’on tente de circonscrire en en épousant les formes avant de s’y enfouir pour s’y retrouver pleinement. « O all around a left buttock /And all around a right/ All around your every curve/ I’m going to go tonight ». Où l’on apprendra que non seulement tourner en rond n’est en rien une activité stérile mais qu’elle est le plus sûr moyen d’arriver quelque part.

[Alexandre François]

 

8. Bonnie Prince Billy – “Break Of Day” (sur l’album Ease Down The Road, 2001)

Des milliers d’enfants puis d’adolescents voire de jeunes adultes ont grandi avec Harry Potter, vécu les mêmes émotions, transformations, émois, aux mêmes moments, se sont identifiés à lui. Mon héros-accompagnateur, c’est Will Oldham, et pas un sorcier de contes. En des raccourcis faciles et forcément réducteurs, Palace, c’était le spleen et toute l’ingratitude des années d’apprentissage, celles où on cherche sa voie (Music ? Brothers ? Songs ?…). Bonnie Prince Billy, c’est une nouvelle identité, un nouveau masque plutôt, un nouveau départ assurément.
A l’époque où je commence à faire le tri entre les aventures de jeunesse et les relations plus durables, musicalement parlant, Will Oldham évolue, abandonne le folk dépouillé pour un folk plus luxuriant, plus serein, plus apaisé, presque souriant. Sur Ease Down The Road, tout n’est pas rose encore (“Sheep” et son rythme oppressant, “Grand Dark Feeling Of Emptiness”) mais cette noirceur est assumée (“Just To See My Holly Home”). Et dans ce maelstrom d’émotions contradictoires, il y a cette perle “Break Of Day”, ce moment de bien-être, cette rencontre amoureuse, ce temps volé, ce sourire.

You called me up just to surprise me / To hear my voice, see what i had to say / I only whispered then hung up / I whispered, “wait till break of day.”

Will va mieux, je vais bien…

[Rockoh]

 

9. Bonnie Prince Billy – “No Bad News” (sur l’album The Letting Go, 2006)

Si The Letting Go, malgré son succès critique, est probablement l’un des albums les plus dispensables de Bonnie Prince Billy, il recèle néanmoins l’un de ses plus beaux titres. Accompagné par la douce voix de Dawn McCarthy (Faun Fables), Will Oldham s’éloigne ici de la production islandaise quelque peu clinique du reste de l’album et, ce faisant, livre une magnifique fable folk. Titre intemporel (qualificatif galvaudé s’il en est), ”No Bad News” offre dans sa dernière minute un magnifique cadeau surprise, une comptine champêtre (Hey, hey, little bird…) où la grâce la plus épurée semble atteinte.

[Zefede]

 

10 . Bonnie Prince Billy & The Cairo Gang – “That’s What Our Love Is” – (sur l’album The Wonder Show Of The World, 2010)

Will Oldham a quarante ans, sa présence est rassurante, trop peut-être, ses derniers albums n’ont pas été à la hauteur de nos attentes. Un embourgeoisement folk, reflet de nos propres renoncements… ? Pourtant, quand on réécoute The Wonder Show Of The World, ce ne sont que des révélations tardives déjà évoquées en célébration de ce disque : “Ce n’est pas de la lenteur, c’est de la sérénité”, “de la nostalgie quiète”… Son meilleur album de la décennie, sa façon de s’imposer comme un très grand. Un sentiment de renaissance pour moi aussi. Will Oldham s’est posé mais ne se repose pas, je retrouve foi en sa musique et en ses chansons d’amour forcément toujours un peu pernicieuses…

[Rockoh]

 

PS : Wolfroy Goes To Town, est trop récent pour réclamer sa part de gloire mercredixienne : un album de Will Oldham nécessite de la patience, une écoute attentive et presque religieuse (la pénombre, le silence autour, la musique forte pour y entendre les détails essentiels…). Il aurait fallu d’autres écoutes prolongées pour pouvoir départager “Time To Be Clear”, “New Tibet” ou “We Are Unhappy”, nouvelles raisons de s’enthousiasmer pour ce folk de plus en plus touché par la grâce… Ce n’est que partie remise.

 

Crédits photos:

- Portrait noir et blanc, 1993 : Renaud Monfourny.

- Photo live couleur, 2011 : The Morning Music