Ça commence comme une partie de ping-pong toute en légèreté, un instrument à un bout de la scène lance un motif musical et en face, un des violons lui répond. Deux petits motifs de quelques notes à peine chacun qui se font écho, rebondissent dans l’espace et viennent s’entremêler. Peu à peu, les autres instruments s’ajoutent, flûte, clarinette, basson, trompette… Et c’est tout l’Orchestre Symphonique de Bretagne qui édifie pour nous “In C” de Terry Riley.
Pour bien comprendre en quoi cette oeuvre est particulière, il faut commencer par expliquer un peu ce que voulait Terry Riley. C’est d’ailleurs ce que le chef d’orchestre a commencé à faire sur la scène du Triangle à Rennes, avant que l’oeuvre ne soit jouée.
“In C”, c’est une œuvre unique composée de 53 motifs sonores de trois, quatre notes chacun, composée en 1964 par Terry Riley. La légende dit qu’il était dans un bus, qu’il s’ennuyait, qu’il était sous acide et qu’il a composé en une heure cette œuvre fondatrice de ce que l’on nomme aujourd’hui le minimalisme.
53 motifs donc, qui se succèdent sur une partition qui tient au total sur une page. Les règles du jeu sont simples :
- Il peut y avoir autant de joueurs qu’on le souhaite, même si Riley lui-même définissait un nombre idéal de 35 musiciens. La première fois que l’œuvre fut jouée, par exemple, elle ne comptait que 11 musiciens dont Steve Reich.
- Tous les instruments sont autorisés, y compris la voix.
- Chacun choisit l’intensité avec laquelle il veut jouer le motif, la rapidité d’exécution et le nombre de fois où le motif peut être répété.
- La pulsation (ou le tempo, je ne sais trop quel est le terme exact) est donnée en do majeur, d’où le titre de l’œuvre « In C », par un des musiciens. A Rennes, c’étaient trois percussionnistes qui rythmaient l’ensemble.
- Et enfin, chaque interprète doit surveiller les autres afin de respecter l’harmonie de l’ensemble et si besoin, il peut faire des pauses pour mieux s’imprégner de l’harmonie musicale.
Normalement, il ne devrait pas y avoir besoin de chef d’orchestre, mais ici, pour éviter une œuvre trop longue ou trop courte, puisque chacun choisit le nombre de répétitions de son thème, le chef Jonathan Schiffman passait parfois pour indiquer sur un carnet papier le numéro du motif qu’il allait falloir interpréter.
Et on obtient donc une œuvre mouvante, mélange étonnant de rigidité, puisque les motifs très épurés sont définis très clairement à l’avance et qu’il ne s’agit pas ici d’improviser, de rigidité donc, mais aussi d’imprévisible et de malléable, puisque ni la durée de l’œuvre, ni la vitesse d’exécution, la force etc ne sont pré-déterminés. L’orchestre possède ainsi toute latitude de transformer, de malaxer, d’étirer, de cisailleur l’œuvre. A lui, selon sa sensibilité, d’offrir une forme plus douce, plus violente, plus vive. Chacun au sein de l’ensemble peut s’exprimer, contrebasse caverneuse, basson pompeux et barbu, petite clarinette fine, flûte enjouée, violons pincés, hautbois précieux et ancien. Tout un petit peuple d’instruments et leur porteur s’avance dans l’œuvre, des boucles se dessinent, se répondent, élastiques, elles claquent dans les airs, tonitruent et s’éteignent pendant qu’infiniment d’autres renaissent. Des paysages de sous-bois prennent forme, des chasses s’élancent au son du basson, des biches apeurées s’enfuient avec les violoncelles, des gouttes d’eau violoneuses tombent sur les feuillages, les baguettes des percussionnistes, petite troupe de soldats de bois cadencent ce songe de chair musicale et quand, au bout d’une heure, “In C” prend fin, c’est un public enthousiaste qui crie de plaisir.
C’était “In C” et je vous souhaite à tous un jour de pouvoir vivre cette expérience riche qui, des Who au Velvet Underground en passant par Tangerine Dream, Soft Machine ou Brian Eno, a tant apporté à la musique contemporaine, et qui continue à nourrir le travail des musiciens electro contemporains.





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