La Blogothèque
Mercredix

Musiques automnales et sélection collégiale

Deuxième occurrence du Mercredix trimestriel et collectif à base de coups de cœur de saison. L’automne s’annonce révolutionnaire, gorgé de sons synthétiques et de guitares en revival folk ou hippie… Au choix

1. Prévert & Nevchehirlian – “Travailleurs, Attention” (extrait de l’album Le Soleil brille pour tout le Monde ?)

Le Sénat qui passe (l’arme) à gauche, les affaires qui s’accumulent pour la majorité, les grèves qui s’annoncent… Pour une rentrée sous le signe de la contestation, il fallait un morceau révolutionnaire. Texte de Jacques Prévert écrit dans les années trente, interprétation et mise en musique par un slammeur de notre époque. “Debout les damnés…” en écho tout proche et ici tout en douceur. [Rockoh]

 

2. Bombay Bicycle Club – “How Can You Swallow So Much Sleep” (extrait de l’album A Different Kind Of Fix)

Je n’ai que de très vagues souvenirs des deux premiers albums de Bombay Bicycle Club, mais j’ai toujours trouvé leur nom génial, sans vraiment savoir pourquoi. Tout comme celui du fantomatique “How Can You Swallow So Much Sleep”, ouverture de leur troisième disque sorti à la fin de l’été, A Different Kind Of Fix. Ce morceau a quelque chose d’une récitation apprise par cœur, d’un mantra qu’on se répète en boucle pour mieux se convaincre. J’aime le côté impalpable, intouchable que lui donne la voix froide de Jack Steadman. C’est comme si ce morceau flottait quelque part au dessus de ma tête  –  un nuage de fumée qui tourne, qui s’insinue dans les petits recoins, qui finit par être partout et que la batterie, mécanique, ramène sur terre de temps en temps. [Clumsy]

 

3. Roll The Dice – “Calling All Workers” (extrait de l’album In Dust)

Le duo suédois composé de Peder Mannerfelt (That Subliminal Kid, Fever Ray) et Malcolm Pardon n’en est qu’à son deuxième album mais distille déjà la bande-son de notre époque aliénée, à coups de progressions de synthés vintage, souvent soutenues, comme ici, par un motif de piano fantôme implacable. Héritiers des visions de John Carpenter, des longues plages hallucinées des premiers Tangerine Dream et du monde décrit par Blade Runner, Roll The Dice rappelle à notre bon souvenir que le monde futur qui se dessinait hier est aujourd’hui sous nos yeux. [Rom]

4. Psychic Ills – “Mind Daze” (extrait de l’album Hazed Dreams)

Je les avais quittés avec “Mantis”, incroyable odyssée de 11 minutes au compteur où des voix chamaniques glissaient sur des guitares liquides en transe littérale. C’était il y a deux ans sur  le bien nommé Mirror Eyes qui a saturé quelques platines.  Depuis, le quatuor new-yorkais a mis quelques couleurs pop dans son arc en ciel psyché , ses boucles synthétiques et son drone diabolique sublime. Cet été, il nous a gratifié de “Mind Daze”, comptine déroutante mais incroyablement addictive et  longue en bouche.

I’m doin’ fine your mind on my mind…”

Recette de cette nouvelle tambouille assassine et sensuelle : un orgue Hammond déchaîné, un groove alangui et vicelard, des guitares lumineuses, une pédale wah-wah possédée et de la réverb qui collent des envies de Ray-Ban, de mini-short en jean usé, du cuir de Brando dans l’Equipée Sauvage et de grosses cylindrées. Eté indien et virage moite à 180 degrés, sous le soleil exactement. Tout sauf une chute dans le vide. [Co_SwEuphoria]

 

5. Ghost Outfit – “What You’ve Got” (extrait du EP Young Ghosts)

L’automne, y a deux façons de l’appréhender, soit tu t’alanguis au coin du feu en lisant des poètes maudits pendant que le Lapsang Souchong infuse dans la théière, soit tu shootes dans les tas de feuilles mortes en jurant comme un charretier et en faisant des doigts d’honneur aux passants (qui t’emmerdent sur les bancs publics, bancs publics). Je vous laisse deviner ce que je choisis avec mon tube de l’automne, Ghost Outfit et sa musique shoegaze-garage, un peu comme si Lux Interior avait couché avec la basse de Kim Gordon. [Disso]

http://www.youtube.com/watch?v=WR8rs0avEDU

 

6 . Quilt – “Penobska Oakwalk” (extrait de l’album Quilt)

Papa a pris sa retraite, il met des pantalons à pince quand il va dîner en ville et vote Républicain. Maman met un tablier quand elle est dans la cuisine, elle est toujours dans la cuisine. Je passe certains week-ends là-bas, chez eux, nous nous parlons à peine. Je m’enferme alors dans le garage, au fond, derrière leurs deux grosses voitures, et je fouille leurs vieux cartons. J’y vois papa torse-poil embrassant maman avec sa longue jupe, maman torse-poil à un festival en plein-air, leurs potes défoncés sur un vieux tapis, les posters de Jane Fonda sur le mur, j’imagine les encens et l’herbe super forte. J’imagine qu’ils devaient écouter cette musique là, planante, complètement psyché. Je fais la même musique avec mes copains de Boston. On a décidé de s’appeler Quilt. En hommage aux patchworks de maman, sans doute la seule chose commune entre celle d’aujourd’hui et celle d’alors… [Chryde]

(Et la guitariste est super bonne, hein)

 

7. Siskiyou – “Revolution Blues” (extrait de l’album Keep Away The Dead)

Des fantômes pour faire les chœurs et la voix chevrotante comme revenue d’outre-tombe, presque a cappella (la guitare ne fait pas le poids). Et puis, à la minute, l’accordéon qui emballe ce faux-blues, le fait passer de chanson des étendues désertiques à un folklore western obscur, une gigue désarticulée et glauque. Glaçant, flippé, une reprise de Neil Young idéale pour le chant et les démons de Colin Huebert (ex-Great Lake Swimmers). [Rockoh]

 

8. Chelsea Wolfe – “Tracks (Tall Bodies)” (extrait de l’album Apocalypsis)

Enfant de Sacramento, attirée par les sunlights de la Cité des anges, Chelsea Wolfe répète à l’envie qu’elle n’écrit pas de chanson d’amour. Elle n’est pas de celle qui s’offre à tous et sous toutes les coutures. Elle reste cette artiste insaisissable à la ville comme à la scène où elle est cette fascinante énigme cachée derrière un voile de dentelle noire.  Son dernier disque est une étrange Apokalypsis entre fin du monde et révélations intimes. Paradoxe, mon amour.

It’s a machine we’re up against/Devoid of reason, devoid of sense.

“Tracks (Tall Bodies)” démarre comme un conte d’Edgar Allan Poe ou pire une nouvelle d’Horacio Quiroga. Un riff de guitare délicat et tortueux chassé par des percussions ombrageuses. Une basse ronde et vénéneuse poursuivie par quelques notes de piano. Une horloge sans aiguilles, une danse funèbre  et deux cœurs meurtris qui errent dans des paysages désolés. Se souvenir des Fraises Sauvages d’Ingmar Bergman et être cueillie par cette voix céleste et désabusée presque exsangue, quelque part entre Polly Jean Harvey et Beth Gibbons :

It’s a system full of regret, we wear it on our shoulders

Et pourtant, rêver de fruit défendu. Oser larguer les amarres et court-circuiter la mécanique.  Fuir les toiles d’araignées et traquer des cieux lavés. La ballade macabre devient un blues étrange charnel et  sexy, malgré cet orgue toujours fantômatique. La dernière minute, splendide est un fantasme. Entamer une danse des sept voiles maléfique et sensuelle, embrasser le présent et oser enfin murmurer des mots d’amour. Jardin d’Eden certes, mais histoire tordue encore et toujours. [Co_SwEuphoria]

We could be two straight lines in a crooked world…. Someday we’ll win…

 

9. Leyland Kirby – “No Longer Distance Than Death” (extrait de l’album Eager To Tear Apart The Stars)

Depuis 1996, et sous des incarnations différentes (Les assauts soniques dérangés de V/Vm, c’était lui), James Kirby continue son oeuvre coûte que coûte au travers de son label, History Always Favours The Winners. Il y a 6 mois, il a lancé une souscription afin de pouvoir continuer à faire exister artistiquement ses différentes entités en toute indépendance : The Caretaker et sa B.O. de souvenirs lynchiens oubliés ou ici, dans une veine plus ambient, Leyland Kirby.

Ses fans les plus attentionnés (dont l’auteur de ces lignes) ont donc le privilège de recevoir gratuitement chacun de ses albums au moins 15 jours avant leur sortie en version numérique – ainsi que quelques bonus hors-commerce. Eager To Tear Apart The Stars ne fait pas exception dans une discographie exemplaire et on se promet de revenir prochainement sur ce parcours audacieux à l’heure des morceaux vendus à l’unité et d’une “industrie du disque” qui paie de moins en moins ses artisans. [Rom]

PS : On peut se procurer l’essentiel de ses œuvres chez Boomkat. L’album est également en écoute sur le Bandcamp de l’artiste.

 

10. Boston Spaceships – “Make a record for a Lo-Life” (extrait de l’album Let It Bread)

Robert Pollard est probablement Dieu. Ou l’individu le plus feignant de tous les temps. Soit il vit, après avoir composé sa première chanson, que tout cela était bon, et décida de reproduire cette chanson à l’infini. Soit il n’a jamais su quoi faire d’autre. Peu importe, parce que c’est toujours magnifique. Depuis Guided by Voices, Robert Pollard pond à un rythme de poule fermière la même chanson, contenue dans le même album, toujours beaucoup trop long. Celui qui nous concerne présentement est annoncé comme le dernier de l’équipe Boston Spaceships. On y croise au détour J. Mascis comme Mick Collins. Où d’autres, qui se fondent complètement dans l’appareil Pollard. On y retrouve ses obsessions, Big Star digéré par Teenage Fanclub en tête. Un disque pour une vie de merde… Ouais, mais quel beau disque, putain. [Noisenews]