La Blogothèque

Le Mainstream & l’Underground

Où l’on se demande pourquoi ce n’est plus le mainstream qui imite l’underground, mais l’underground qui imite le mainstream.

1. « I think I like U 2 » (Jamaïca)

A propos du dernier album de Bon Iver, on a pu lire simultanément qu’il sonnait comme le grand disque indé du moment ou bien comme « du sous-Enya avec une barbe » (allmusic.com). La présence sur le disque d’une chanson comme « Beth/Rest », et surtout sa place significative en toute fin d’album ne font à coup sûr rien pour réduire l’ambigüité. Pitchfork, qui a défendu l’album, a remarqué assez finement que celui-ci pouvait s’écouter comme une suite, semblant nous conduire par la main jusqu’à cette ultime chanson qui est sa conclusion logique : « its unabashed and unironic embrace of 80s adult contemporary pop sounds ».

Comme pour enfoncer le clou, Justin Vernon reprenait, quelques jours après la sortie de son disque, « I Can’t make you love me » de Bonnie Raitt. Chryde nous signalait ici même il y a quelques semaines une reprise « Dawson » de « Skinny Love », et à vrai dire cette reprise paraissait assez évidente, elle sonnait même comme une révélation ironique : « Skinny Love » était déjà à l’époque un morceau typiquement FM, mais joué par un barbu.

Ce qu’il y a de frappant dans cette attitude, est de voir à quel point elle contraste avec celle de musiciens ayant été dans une position à peu près similaire à celle de Justin Vernon il y a 15 ou 20 ans. Lorsqu’un artiste dit « indé » accédait soudain à la reconnaissance populaire, il s’empressait alors de signifier son appartenance de cœur à l’underground. Kurt Cobain mettait un point d’honneur à exhiber ses T-Shirts Daniel Johnston, Radiohead citait Autechre à la sortie de Kid A, Bjork disait adorer Einsturzende Neubauten ; et pour peu que les artistes manquaient à leur devoir, c’était alors la presse spécialisée qui se chargeait de faire le boulot : sortant des oubliettes Mirwais ou Jacques Lu Cont lorsque Madonna les engageait, initiant les jeunes collégiens français pogotant sur « Song 2 » à Pavement et Sonic Youth, rappelant à longueur de pages que « le mainstream s’abreuve à l’underground », et que les artistes de l’ombre d’aujourd’hui façonnent les étoiles de demain.

Kurt Cobain avec un T-Shirt de Daniel Johnston
Kurt Cobain avec un T-Shirt de Daniel Johnston

Or, force est d’admettre qu’aujourd’hui la tendance semble s’être diamétralement renversée. La musique mainstream exerce une fascination réelle sur les créateurs sophistiqués. Si le dernier album de Bon Iver offre une illustration particulièrement parlante de ce phénomène, il est loin de représenter un cas isolé : Booba est cité en exemple par Benjamin Biolay, et adulé par une large partie du journalisme parisien pointu; les hipsters écoutent du Soft Rock et de la variété européenne; Teki Latex déclare qu’en matière de mode « tout ce que je veux c’est être habillé comme un golfeur »; la moitié des groupes dont on parle sur Altered Zones sonne comme une vieille cassette de Fleetwood Mac tombée dans un bac d’eau de javel; Girls embauche un choeur Gospel et fait des clins d’oeil à Deep Purple; Arcade Fire et The National jouent à qui sera le Boss à la place du Boss et à peu près tout le monde réhabilite le saxophone. Remarquons enfin que celui qui reçoit un 10.0 sur Pitchfork cette année ce n’est ni Panda Bear ni Fleet Foxes ni WU LYF mais bien Kanye West.

En un mot comme en cent, ce n’est plus le mainstream qui imite l’underground, mais l’underground qui imite le mainstream. Et il s’agit bien d’un tournant par rapport aux années 90 et 2000. Mais pourquoi donc cette soudaine fascination esthétique pour le mainstream ? L’underground aurait-il donc tout à coup perdu sa capacité à se montrer créateur de valeurs nouvelles, à apparaître comme cette contrée fertile où l’on vient puiser un peu de profondeur d’âme et de complexité des sentiments ? Certes la musique indépendante garde une identité esthétique forte, des codes et des signaux plus identifiables que jamais (il est souvent possible de reconnaître une chanson « indé » dès l’intro, à la dose de reverb employée), mais il semble que cette identité esthétique soit mise au service d’une fascination de fond pour les passions simples et communes exprimées dans les tubes « radiophoniques » ou pour les situations de pouvoir dont bénéficient ceux qui ont gravi les plus hautes marches de la gloire.

Il serait facile de conserver un regard distancié sur cette tendance, et se lamenter sur la corruption de cette substantifique moelle de l’underground qui contribua tant à la vitalité artistique des deux dernières décennies. Mais faisons-nous un instant l’avocat du diable. Au-delà du simple changement dans l’air du temps, il existe des raisons pour comprendre cette tendance chaque jour plus visible des « indés » à tourner les yeux vers le mainstream, ses formes les plus ostentatoires, ses codes et ses contraintes. Une certaine lassitude générale ressentie à l’égard des milieux indépendants obtus contribue en partie à expliquer l’état actuel des choses. A titre d’exemple, on peut à bon droit préférer, tout compte fait, rendre hommage au courage d’un Bashung sautant dans le grand bain de la variété qu’aux « éternels résistants » du type Expérience ou Programme, ayant fait de l’indépendance en musique une valeur en soi, et jetant par là même l’opprobre sur tous ceux qui ont cédé aux trompettes de la renommée. Dominique A qui a passé tant d’années à fourbir ses armes dans les rangs de l’underground (Lithium etc.) disait récemment dans une interview aspirer à écrire un jour une chanson populaire de l’envergure de « La nuit je mens ». Comme s’il s’agissait au bout du compte d’assumer l’évidence même : ce que nous faisons, ce dont nous parlons c’est de musique populaire. Tout cela joue, c’est certain, mais ce n’est pas tout.

2. Y a-t-il des passions fondamentales ?

En jetant un regard rétrospectif sur ce qui fit la parenté des artistes underground des années 90-00, on peut faire l’hypothèse qu’il existait entre eux une sorte de croyance implicite selon laquelle les formes les plus populaires de la culture ne nous présentent et ne peuvent nous présenter qu’une vision fausse de la réalité des émotions humaines.

Pour prendre un exemple extramusical, mais ô combien caractéristique de cette époque, David Lynch a construit toute sa filmographie (à l’exception peut-être d’Une histoire vraie) sur l’idée que la culture des soap operas ne constituait qu’un vernis fragile, camouflant les véritables abysses de la psyché individuelle. C’est en grattant la surface brillante mais lézardée de la culture de masse que se révèle la nature de l’âme. Parallèlement, des musiciens comme Radiohead, Massive Attack, Bjork, Aphex Twin, les Flaming Lips (ayant tous flirté à un moment ou à un autre avec l’undergound), ont dans leur musique comme dans leurs vidéos cherché à mettre au jour cette bizarrerie inhérente à la sensibilité humaine. Et il n’est pas du tout anecdotique qu’ils se soient présentés comme des individualités étranges, maladives ou claustrophobes : c’est en s’opposant à la foule moderne qu’ils parvenaient à montrer à cette foule redoutée la réalité de leurs émotions véritables. De la longue plongée dans les eaux troubles de l’underground ils auraient retiré une complexité à laquelle les artistes de variété et leur public de ménagères de moins de 50 ans seraient irrémédiablement étrangers. Or c’est précisément ici que se situe la rupture actuelle : croyons nous toujours en l’existence de telles passions bizarres, sophistiquées – d’émotions qu’auraient en propre certains individus, et que la foule serait incapable d’exprimer par elle-même ?

Spinoza hates Blur
Spinoza arborant son célèbre T-Shirt 'blur: are shite'

Il a existé une époque, lointaine à présent, où les philosophes qui s’intéressaient de près à la structure de la nature humaine cherchaient à déterminer le plus précisément possible quelles étaient nos passions fondamentales. Il est indéniable que l’homme ressent au cours de son existence, et selon le milieu dans lequel il évolue, des émotions et des passions fort différentes. Mais on considérait au XVIIe et XVIIIe siècle que toute cette prolifération émotive, toutes ces différences d’un individu à l’autre, toutes ces bizarreries que l’on rencontre chez telle ou telle personnalité hors normes pouvaient en fin de compte se ramener à un petit nombre d’affections élémentaires, communes à tous et dont toutes les autres ne sont que des variantes ou des modifications. Ainsi, d’après Spinoza tout pouvait se ramener à des compositions de joie, de tristesse et de désir, d’après Rousseau à l’amour de soi et à la pitié… A la rigueur peu importe la théorie qu’on estimera la meilleure, ce qui importe avant tout c’est la croyance dans le fait qu’un tel projet de réduction soit possible, qu’il soit possible de délimiter un petit nombre de passions de base, constitutives de l’humanité en général, et de générer à partir d’elles, par une loi de transformation, toutes les autres, plus sophistiquées ou particulières.

Il me semble, avec le recul, que les années 90-00 avaient en commun de ne pas croire en cette possibilité d’isoler les passions humaines fondamentales, ou alors de n’y voir qu’une approche superficielle de la création artistique (Le T-Shirt de tournée de Mogwai : « Blur : are Shite » avait en ce sens valeur de manifeste). Presque systématiquement les artistes semblaient vouloir accéder par leur œuvre à une certaine étrangeté ou sophistication des émotions et cette sophistication émotionnelle c’était justement l’underground qui la découvrait et qui la transmettait à leur musique. Comme si les codes imposés par la reconnaissance publique et médiatique devaient être déjoués pour que l’on puisse atteindre à une vérité des passions. Mais n’y a-t-il pas dans ce projet même quelque chose de fondamentalement erroné ? Croyons nous toujours en l’existence de telles passions bizarres, retorses, sophistiquées – sommeillant sous la surface des émotions simples et codifiées des tubes radiophoniques ? Y a-t-il réellement quelque chose de plus à exprimer dans une chanson populaire que les quelques passions fondamentales qui sont clairement énoncées dans n’importe quelle chanson de David Guetta, Céline Dion ou Elton John ? On peut plutôt se dire qu’en fin de compte il est certes toujours possible d’exprimer plus ou moins bien l’amour, la tristesse, la vie, la mort ou l’héroïsme dans une chanson, mais non d’exprimer autre chose que cela.

http://www.youtube.com/watch?v=1g_I_yf2mS0

Car après tout, c’est bien Bill Callahan, l’ancien héros de l’undergound des années 90 qui déclarait, agacé, à un journaliste de Pitchfork qui lui parlait des émotions « étranges » communiquées par ses premières chansons :

« Une chanson comme « I Break Horses » a souvent été mal interprétée. Certaines personnes m’ont dit « Ah ouais je vois : nous sommes tous au fond des meurtriers ! ». Ce n’est pas du tout ça. Je n’en ai rien à foutre de la part sombre des individus. J’ai écrit cette chanson afin d’aider une amie à comprendre qu’un type avec qui elle avait eu une histoire d’un soir puisse probablement ne pas la rappeler le lendemain, voire jamais plus. Il y a certes d’autres choses dans cette chanson, mais c’était ça le point de départ. C’est enraciné dans le Bien. J’aime bien Devin the Dude – il y a de la vitalité dans sa musique. C’est d’après moi tout ce que les gens devraient rechercher dans la musique.»(A song like “I Break Horses” has often been misconstrued. Some people tell me, “Ah, I get it– we are all murderers under the skin!” That’s not it. I don’t give a shit about people’s dark sides. I wrote that song to help a friend try to understand how a guy she had a one-night stand with could possibly not return her phone calls the next day or ever again. There is also a lot more going on with that song, but that was the impetus. It is rooted in Good. I like Devin the Dude– there’s vitality in his music. That’s my only requirement that people have to meet in music.)