La Blogothèque

Bienvenue au club

Je n’ai jamais essayé de comprendre d’où naissaient les obsessions qui ont toujours régenté ma vie. Je n’ai jamais cherché où se situait ce petit grain de sable qui fait qu’à un moment donné, mon cerveau reste bloqué, il s’enraye et ne peut plus détacher son attention d’un objet en particulier. Parfois, j’aimerais malgré tout m’expliquer pourquoi je peux relire un livre cent fois sans m’en lasser, pourquoi je peux revoir un film à outrance sans écœurement. Et surtout pourquoi certains disques peuvent tourner en boucler dans ma tête pendant des mois, devenir en quelques secondes de nouvelles monomanies, alors que d’autres non.

Ce mécanisme-là s’est produit plusieurs fois cette année : avec l’album des Black Lips, avec celui de Beirut, le curieux Wugazi, et surtout Malachai (dont j’ai déjà parlé ici) et WU LYF, qui ont pendant longtemps tous deux exclu tous les autres disques. Le processus vient d’ailleurs juste de se répéter avec le nouvel album de Slow Club, Paradise, dont je ne peux plus me dépêtrer, et ce, depuis la toute première écoute.

Je ne vais pas mentir : j’étais déjà amoureuse de Rebecca Taylor depuis un bon moment. Parce que sa voix soigne tous les tourments. Parce qu’elle poignarde très fort aussi. Yeah So, leur premier disque, ne m’avait pourtant pas fait cet effet-là. Paradise, lui, a fait sauter les barrières : il a pénétré en force mon crâne, mes muscles. Il a tout envahi brutalement. Et je n’ai rien pu faire.

Je n’ai pas écouté autre chose depuis des semaines parce que tout le reste me paraît fade, pâle. Et je commence doucement à tenter de disséquer ce disque pour savoir enfin comment il a pu entrer de cette façon-là dans ma vie.

J’ai le cœur qui se soulève dès que j’entends l’intro si solennelle de “Two Cousins”, l’ouverture de l’album. Ce moment où l’on se fait piéger en croyant que ce morceau va être calme, doux, léger : avec Slow Club, le coton devient vite âpre. Les claviers grincent, les violons crissent, et là encore, la voix de Rebecca pique, transperce. Quand j’écoute “Two Cousins”, j’ai cette impression bizarre d’être enfermée dans une machine à laver, d’être prise dans un rouleau. Je revis cette fraction de seconde où l’on croit qu’on ne va plus jamais pouvoir respirer. Et celle d’après où l’on prend une goulée d’air, où les poumons se gonflent de nouveau et le cœur se remet à battre. Les battements du mien se calquent systématiquement sur ses percussions tribales, sur celles de “If We’re Still Alive” et de “Where I’m Waking” aussi, laquelle pourrait me provoquer à elle seule une crise de tachycardie. Ils ralentissent sur l’anti-balade “You, Earth Or Ash”, qui semble injecter son venin dans mon sang sans même que je m’en rende compte. Ces titres me font sentir en vie.

Parce que je pense que c’est bien de cela qu’il s’agit avec ces disques-obsessions : ils infiltrent ma vie mais aussi mon corps, littéralement. Chaque instrument devient un de mes organes. Ils me font sursauter, contracter, trembler, retenir ma respiration. Ils deviennent cet étrange phénomène extérieur qui influe sur mon comportement. Ces épopées qui rythment mon quotidien du matin au soir – je ne peux même pas m’endormir sans eux.

Ils me semblent tellement immenses qu’ils me submergent. Ils deviennent plus forts que ma propre volonté. Ils me donnent envie de pleurer ou de tomber amoureuse sans raison, me redonnent espoir parfois. Ils transforment n’importe quel trajet en métro en aventures héroïques (“The Dog” de Slow Club a quelque chose d’une BO de film, d’un vieux Zelda), me rendent euphorique quand rien ne va (la palme de l’année dans cette catégorie ira quoiqu’il se passe à “We Bros” et “Spitting Blood” de WU LYF). Ils ne changent pas le sens de ma vie, mais le sens de ce que je vis : tout est plus beau, plus fort, plus triste, plus dramatique, plus passionné ou plus drôle. Et il ne m’a jamais semblé faire aussi beau sous la pluie depuis que Paradise est arrivé à mes oreilles.