La Blogothèque
Le Disque du Dimanche

La Soirée de poche des Beach Boys

Oui, les voix des Beach Boys peuvent ne pas être justes et parfaitement agencées. Sur un disque de 1965 qui a traversé l’Atlantique on ne sait comment, les rivaux américains des Beatles enchaînent les classiques en petite tenue et sous forte pression commerciale. Rencontre avec un OVNI discographique.

C’est un disque qui, pour l’archéologue du rock, pratique l’art détestable de la rétention d’information. Trouver les racines de tel ou tel chef-d’œuvre en traquant les cohérences et les progressions d’une discographie n’est pas un exercice que nous vous recommanderons pour accéder au pourquoi du comment du mythique Pet Sounds des Beach Boys, tsunami de l’histoire de la pop survenu en 1966. Comme ultime étape avant le chef-d’œuvre, vous tomberez sur ce Beach Boys’ Party sorti en décembre 1965. Il ressemble à Pet Sounds comme le programme de le la LCR ressemble à celui de l’UMP. Il annonce l’avenir avec autant de précision que Paco Rabane. Il donne idée de ce que Brian Wilson a dans le ventre comme Pablo Honey annoncerait Kid A chez Radiohead…

Nous oserons à peine employer le terme d’album s’agissant de cette sortie de décembre 1965, parue sous le nom complet : Recorded live at Beach Boys’party. Ce n’est pas un album, ce n’est pas un best of, ce n’est pas un vrai live non plus. Et ce disque n’est même pas ce qu’il prétend être, comme nous allons vous l’expliquer. Pour saisir le sens de ce pur OVNI discographique, il faut se mettre dans la peau du patron du Sales Department de Capitol Records au dernier trimestre de 1965, et relever que ces vaches à lait de Beach Boys n’ont offert que deux albums cette année à la compagnie au lieu des trois prévus selon les cadences infernales alors en vigueur. Noël approche. Le remplissage des bacs s’impose et les pseudo-surfers californiens sont priés de pondre un 33 tours, et plus vite que ça. Les Beach Boys n’ont pas de quoi livrer dans les délais impartis. Pet Sounds reste à faire à 85%. Un live est déjà paru en 1964 et ce serait un peu gros d’en sortir un autre. Un best of ? Le groupe a la matièreLe groupe avait déjà à son actif une dizaine de hits, “Surfin’Safari”, “Surfin’ U.S.A”., “Surfer Girl”, “Fun Fun Fun”, “I Get Around”  mais aussi “Be True To Your School”, “When I Grow Up (To Be a Man)” ou “Dance Dance Dance”. mais refuse d’envisager ce qui ressemble à une nécrologie. Lui vient alors l’idée de la party, meilleure façon de faire vite et bien pour sortir quelque chose. Ce sera fait le 20 décembre, juste avant le cut.

Autour du feu : les Beatles, Dylan, et «I get around» un rien massacré

L’histoire a longtemps été clémente avec ce disque connu mais peu entendu, qui, avec son faux-air de pirate sorti d’un atelier clandestin, avait sûrement les moyens de devenir culte si la fièvre des rééditions n’était venue gaver les fans. Dans l’absolu, ce dixième album officiel des Beach Boys n’est rien d’autre qu’une traduction sur vinyle, cher lecteur, d’une de ces Soirées de poche que vos serviteurs auront, quarante ans plus le tard, pris le parti de cultiver. Ce concept-là, c’est historiquement Brian Wilson qui l’aura inventé au cœur des sixties : un groupe qui joue chez l’habitant, dans une grande économie de moyens scénographiques, mais avec la convivialité et la proximité pour légitimes compensations. Grosse nuance cependant : alors à sec (ou désireux de ne rien lâcher du fabuleux trésor à venir), ce sont des reprises de standards que les Beach Boys interprètent avec leurs happy few. «I Get Around» survit sous la forme d’un extrait massacré par des paroles divergentes, débuté avec une voix lead de crooner. Dans la track list, les Beatles – qui viennent de mettre une claque sans précédent à Brian Wilson avec Rubber Soul – sont présents en masse avec des titres plus anciens, «I Should Have Known better», «Tell Me Why» et «You’ve Got to Hide Your Love Away». Dylan est honoré avec «The Times They Are a-Changin’». D’autres classiques US, comme le «Hully Gully» nerveux qui fait office d’ouverture, emprunté aux Olympics qui l’avaient créé en 1959, complètent ce moment sympa au coin du feu ; on veut dire, autour du sapin.

Fallait-il avoir de l’imagination pour parodier les Soirées de poche trente ans avant le premier streaming de l’histoire du web ? Pas plus que ça en réalité : les Beach Boys imaginent simplement que leur quotidien est suffisamment stimulant pour être partagé. En septembre 1965, ils viennent de faire paraître Summer Days (and Summer Nights!!) quand, avec quelques amis cools, ils prennent l’habitude de se ressembler le soir venu autour de quelques bières pour gratter de vieux standards, comme cela arrive probablement à quelques étudiants en ce moment même dans la cité U la plus proche de chez vous. L’envie pressante de cash de Capitol est le déclencheur qui conduit les Californiens à transformer ces instants privés en œuvre discographique.

Produced by Brian Wilson…

L’imposture, ou le respect du public, selon les points de vue, commence dans le studio où toute cette folle ambiance est recréée. Car c’est bien un ersatz de soirée entre gentlemen qui est donné à l’auditeur : tout ce folklore n’est pas capté in situ, mais finalement enregistré, reproduit, (simulé ?), dans un vrai studio… L’ouvrage, « produced by Brian Wilson » précise la galette, est, il faut le reconnaître, fort correctement mené. Le son est déchiffrable et, dans l’absolu, on s’y croirait. On a droit à plusieurs secondes de gratouillages quelconques scientifiquement placés avant et après les prises, aux vannes lancées en différé, aux imprécisions  assumées du chant, à des effets de styles surjoués, aux rires incontrôlés. La mise en scène est parfaite puisque vingt photos, du genre prises avec le téléphone portable, garnissent le packaging. S’y lit une version revisitée du paradis sud-californien où, faute de surf (seul Dennis Wilson s’y est toujours risqué parmi la troupe), on traîne à la plage, on joue au (beach) volley et on regarde l’avenir dans les bras de sa prochaine.

De pépite mystérieuse, l’album est devenu avec le temps, sur le strict plan musical, rien de plus qu’une curiosité, une anecdote, un bourre-discographie distrayant. Il s’entend plus qu’il ne s’écoute. Il fait sourire plus qu’il n’émeut, malgré une affiche de malade (c’est juste les Beach Boys qui reprennent les Beatles et Dylan…). Dire tout cela de façon si détachée serait cependant méconnaître l’impact démesuré, le mot est faible, des 2’30 de «Barbara Ann». Nous tenons ici un exemple historique de chanson dont la reprise a exercé un effet monstre sur l’original, il est vrai beaucoup fade, sorti des amplis des Regents en 1961. Sans demander l’avis de personne, et surtout pas celui des Beach Boys, Capitol fait paraître le morceau de clôture de ce 33 tours en single, dans sa version brute, débraillée, par nature inachevée. La puissance et l’enthousiasme de dizaines de voix chamallow en cascade masquent l’absence de batterie, mal imitée par des claps de mains, et la réduction du groupe à sa plus minimaliste expression. «Barbara Ann», improvisé dans ces conditions, sera le single le plus vendu des Beach Boys, et sa version rock donnera lieu aux dernières sorties apparitions de Brian Wilson sur scène avant son auto-internement dans son studio puis sa chambre à coucher.

« Ils voulaient surtout vendre le stéréotype que nous étions devenus »

Dans l’œuvre discographique des Américains, le morceau suivant sera «Wouldn’t It Be Nice», le titre d’ouverture de Pet Sounds. Un autre monde, invisible, inaudible et imprévisible avec cet exemplaire de la Party. Sur les photos qui illustrent l’album sur un fond orange total, Brian Wilson, alors en proie à ses premières déconnexions avec le monde terrestre,  semble le plus normal des hommes. Sauf dans la pochette intérieure, sur cette image imprimée en haut à gauche, où il tient sa compagne entre ses mains si maladroitement qu’elle semble vouloir fuir. Wilson n’est pas avec elle. Il regarde ailleurs. Loin. Droit devant, un peu en apesanteur, vers les territoires élaborés qu’il a commencé à défricher, peut-être – plus prosaïquement – à la recherche d’une petite pilule qui viendrait prendre le relais de la précédente. Ce disque, le futur Pet Sounds, il le fera sans en référer à Capitol. « La maison de disque n’a pas compris Pet Sounds », dira plus tard un Beach Boy dans le documentaire Endless Harmony. « Ils voulaient surtout vendre le stéréotype que nous étions devenus ». Beach Boys’ Party restera, sur ce terrain-là, le dernier coup de la major.

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L’objet : Edition américaine. Un peu de scotch sur le côté et un papier cartonné un peu attaqué par le temps, mais l’état général est très correct, comme toujours chez ce dealer de vinyles dont nous vous ne dirons rien d’autre sinon qu’il exerce en région parisienne et ne livre dans les brocantes qu’une partie de son réservoir. Accueil chaleureux, passion garantie et prix d’amis. 5 euros ici.

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