La Blogothèque

Bardi, Häxan et moi

Häxan : des femmes nues, des scènes de torture, un bébé qu’on fait bouillir et quelques mises à mort, le diable qui invite des sorcières au sabbat et à toutes sortes de perversions… Et la musique somptueuse de Bardi Johannsson…

Il y a quelques années, j’ai pris Häxan en pleine face, sans précautions liminaires. Il s’agissait de voir un mythique documentaire de 1922 sur la sorcellerie à travers les âges. J’ai surtout vu un film magnifique, fascinant, fort et étonnamment poétique. Un film engagé sur l’obscurantisme passé et actuel, sur l’aveuglement et l’incompréhension, qui flirtait allégrement avec l’horreur et le gore (toutes proportions gardées) mais offrait surtout des images splendides (le ballet de sorcières au-dessus de la ville) et des portraits émouvants (la vieille mendiante harcelée, les pensionnaires de l’hospice…). Un choc visuel…

Un choc auditif également… Dans cette version projetée en 2006, c’est l’Islandais Bardi Johannsson qui mettait en musique les images de Benjamin Christensen, avec des envies de grandeur. Il avait respecté les découpages imposés par l’image -  percussions à chaque coup de marteau, bruits soudains pour les retournements de situations – tout en insufflant un rythme parfois décalé : envolées de cordes qui précèdent et annoncent les moments de tension, évocations calmes qui leur succèdent, ambiances oppressantes ou apaisantes. Tout en motifs courts récurrents (mais pas répétitifs) et avec une dimension épique indéniable. Une bande son qui magnifiait les images et les enveloppait avec pertinence et érudition, et qui est devenue aussi indispensable que la musique de Michael Nyman l’est au Meurtre dans un Jardin Anglais de Peter Greenaway.

J’ai souvent réécouté la bande son de Häxan sans les images mais je n’ai jamais voulu revoir Häxan sans la musique de Bardi Johannsson jusqu’à sa sortie récente aux éditions Potemkine. Il y a eu d’autres tentatives d’habillages sonores cependant, le muet est propice aux expérimentations : avec les divagations de Jean-Luc Ponty (et la narration de William Burroughs) dans une version de 1968, à base de Schubert et de Beethoven (a priori l’accompagnement originel  des projections de 1922) dans une réédition du film en 2001, avec la musique plutôt minimaliste de Matti Bye dans la version de 2007… On compte aussi plusieurs tentatives d’illustrations pour des projections par les anglais de Bronnt Industries Kapital ou les français de Art Zoyd. J’ai écouté quand c’était possible, distraitement et vraisemblablement conditionné par l’impression magistrale laissée par celle de Bardi Johannsson.

Avant Häxan, Bardi Johannsson n’était pour moi qu’un musicien de pop très doué, collaborateur de Keren Ann dans Lady and Bird et orfèvre solo sous le pseudo de Bang Gang. Des alias qui me plaisaient, mais sans m’emballer pourtant. En une bande son, il a changé de registre, s’est éloigné des formats pop et imposé comme un compositeur classique, expert en musiques instrumentales. Et courtisé tout autant pour des publicités pour parfum (“Inside” pour Armani, “Find What You Get” pour Lancia), des séries télé (la B.O. de Newport Beach) que pour des documentaires, des pièces de théâtre et des films.

Bardi Johannsson a récemment sorti Selected Film & Theatre Works of Bardi Johannsson, une compilation de ses musiques de films et de pièces de théâtre. On y retrouve un morceau de Häxan et d’autres morceaux dans des veines instrumentales, minimalistes ou symphoniques. Quelques perles et de nombreuses raisons de s’intéresser à son travail passionnant…