La Blogothèque

Beirut, The Rip Tide, titre par titre

Le troisième album de Beirut, The Rip Tide, est disponible au téléchargement, et en écoute sur le site NPR. L’occasion de publier ici une première chronique de l’album, morceau par morceau.

Note : cet article est tiré d’une interview donnée dans le numéro de Magic de ce mois-ci. Merci à eux.

En attendant de pouvoir l’avoir en copie physique (en le pré-commandant directement sur le site du groupe), on peut dès aujourd’hui écouter The Rip Tide, le nouvel album de Beirut, sur le site de NPR, et l’acheter en mp3. Voici une petite revue, morceau par morceau, du disque.

A Candle’s Fire

C’est un faux départ, ce morceau. Un peu comme il avait poussé “East Harlem” en premier single, Zach place un morceau très, presque trop classique en ouverture de son album. Tout est très confortable, très familier, l’accordéon, les roulements de tambour, les petits riffs sur le ukulélé (doublé pour l’occasion)… J’étais au départ très déçu, ne pouvant m’empêcher de le comparer à “Nantes”. Mais “Nantes” aussi avait mis du temps à infuser de sa puissance, et c’est au final le cas, ici : dans sa deuxième partie, sans rien bousculer, le morceau prend enfin de l’ampleur.

Santa Fe

Hallelujah ! Pour moi, c’est là que commence vraiment le disque. Zach affronte enfin son vieux fantasme, se la joue Stephen Merritt, solde leur compte à ses années de jeunesse qui trempaient dans l’électronica. Il ne savait quoi en faire de ces années : pousser ici et là de vieilles démos, retravailler de vieux thèmes pour les mettre sur son précédent EP. Là, enfin, il crée à partir de cette marotte. Et c’est diablement réussi, c’est dansant sans être vain. Là, on le voit se réinventer.

East Harlem

On le sait, et on le sent : c’est un très très vieux morceau. C’est un peu la synthèse des deux précédents. D’une orthodoxie presqu’agaçante dans la composition et la construction, mais on sent une volonté de travailler différemment la production, de ramasser plus les sons, de rendre le ukulélé plus sec, le tout plus rythmique, tout en surjouant presque une certaine indolence dans l’interprétation… Ce morceau aurait pu être joué beaucoup plus vite, mais non. On sent une volonté de prendre son temps.

Zach Condon - Beirut - Soirée à emporter #1
Zach Condon à la 1ère Soirée à emporter - Photo by Ethel

Goshen

Il y a quand même quelque chose de fou dans ce morceau : ce bruit, à gauche, sur l’enregistrement du piano au début, comme un tabouret qui craque, un chat qui jouerait avec une boule de papier sur le côté, ou un reste de pluie qui tombe sur du zinc à l’extérieur. Il l’a laissé. Il a enregistré sa voix sans aucun effet. Tout cela donne une fragilité supplémentaire à cette chanson : on a le sentiment que tout ce qui se rajoute à sa voix et son piano, est comme un rêve, une orchestration fantasmée.

Payne’s Bay

Trois choses sur ce morceau. D’abord la batterie de Nick. Elle est une discrète reine chez Beirut, depuis les débuts, c’est très bien assumé sur ce morceau. Ensuite la voix : plus basse, plus proche, quasiment prise au naturel. Enfin, “Zapotech” : j’aime comment ce morceau en a ramassé les restes et s’oublie dans une répétition inconsciente, comme si Zach ne savait pas quoi faire du morceau et décidait d’y lancer une fanfare ivre pour le clore en beauté, comme un prince, insouciant. Je ne m’attendais pas à cela sur ce disque. C’est parfait.

Rip Tide

Il y a chez Zach un piano droit, sur le mur en face d’un énorme canapé, en dessous d’un mur blanc qui sert d’écran de projection. Un jour, il s’est assis à ce piano, a lancé les trompettes enregistrées la veille sur son iTunes, puis a joué la partie piano, là, devant moi. C’était sublime, touchant. Malheureusement, aucune version de “Rip Tide” ne pourra dépasser celle interprétée ce jour-là. Mais j’aime bien ce qu’il en a fait. Cette voix tout juste trafiquée, dans laquelle on reconnait parfaitement son abandon dans les graves. Et cette rythmique cheap qui porte une mélodie trop grande pour elle, ces violons et ces cuivres. Cette chanson pourrait être une symphonie, il lui a laissé la force de l’intimité. Les moyens du bord. Et la fin, la fin. Putain, j’ai pas tremblé comme ça depuis “Cherbourg”.

Vagabond

Zach me l’avait joué il y a un an et demi, juste une fois, en démo, en chantant par dessus l’instrumental. J’avais eu le riff et la mélodie en tête pendant 6 mois. Elle devient folle à 1mn50. Là, il prend le piano, l’accordéon de Perrin et en joue comme il l’aurait fait d’une boucle de synthé il y a dix ans. C’est une autre façon d’assimiler son passé que sur “East Harlem”.

The Peacock

La voix. Différente, plus mûre, moins démonstrative, qui reste toutefois familière. La répétition, la lenteur. Une magnifique “non-chanson”, peut être la plus audacieuse, au final, de l’album. Pour moi, elle fait écho à “Flying Club Cup” sur le précédent disque, moins puissante, certes, mais elle aurait pu faire une parfaite fermeture de l’album.

Port of Call

C’est la sucrerie de la fin. Rien que la façon de gratter son ukulélé, on le reconnaît à cent mètres. Elle est bien, mais je ne peux m’empêcher de la voir comme un bonus, un petit cadeau en plus. Pas facile de passer après “Peacock”.

Bilan

Chez moi, les disques de Beirut sont des growers. Il me faut un peu de temps pour les aimer, puis je ne les lâche plus. Celui-là ne fait pas exception. J’ai cru d’abord à une répétition des recettes, j’y vois maintenant des portes vers l’avenir. Je suis heureux de voir  qu’il a su faire quelque chose de son lointain passé. Je suis curieux, déjà, de voir ce qui va suivre.