La Blogothèque

Elmer d’alors

Ou comment ruiner une réputation acquise à la force du poignet en avouant une lubrique passion de jeunesse pour un groupe qui portait bien haut et droit l’étendard (et sa hampe) d’un rock viril et gaulois.

La tragique et banale condition du trentenaire avancé qui s’enivre un soir de célébration, bombe le torse, se vante, fait le beau avec ses souvenirs de vétéran et accepte un défi qu’il regrettera amèrement dès le réveil embrumé et pâteux du lendemain et affublera alors du qualificatif “à la con” : vanter les mérites d’Elmer Food Beat sur la Blogothèque. Et merde, foutre, bite (c’est le cas de le dire)…

Quel angle choisir pour essayer de faire bonne figure? Faire du groupe un fleuron de l’humour grivois et de la gaudriole en tentant explications sociologiques et analyse de textes… et s’en moquer doucement? Tenter la réhabilitation et adopter une posture provocatrice à contre-courant ? Ou faire acte de contrition et simplement se souvenir. Se rappeler qu’en juillet 1991, j’avais seize ans et que ce soir-là sur l’esplanade du casino du Tréport, c’était l’évènement local : Elmer Food Beat donnait un concert gratuit…

On ne se moquait pas d’Elmer Food Beat à l’époque : “Daniela” et “Le Plastique c’est Fantastique” étaient des tubes gentiment paillards vendus à des centaines de milliers d’exemplaires et le groupe pouvait se targuer d’une large reconnaissance publique comme professionnelle (disque d’or, victoire de la musique et, stupéfaction, un concert donné au CBGB’s…).

C’était aussi une belle histoire de potes passés presque du jour au lendemain des bars nantais aux zéniths de province et de la capitale. C’était le rock dit alternatif qui s’imposait au top 50 et même si les puristes pouvaient les prendre de haut et les considérer comme des vendus aux sirènes des majors, ils n’ont jamais voulu édulcorer leurs propos. Ce n’était pas encore le Journal du hard de Canal mais plus tout à fait le film du dimanche soir sur M6…

Elmer Food Beat, c’était un spectacle, un engagement comme on dit désormais, un concept assumé jusqu’au bout. Et savoir, déterminer, juger si cela était du mauvais goût ou pas était une considération qui ne m’était pas étrangère mais qui n’était pas encore signifiante. Des années plus tard, je m’interrogerais bien plus (et culpabiliserais presque) à propos de mon enthousiasme pour des concerts de Marcel et son Orchestre ou des Fatals Picards (premier line-up, n’exagérons pas)… Ce soir-là, Elmer Food Beat était juste fidèle aux images que j’avais pu voir et à la réputation qui était colportée : festif, déjanté et généreux. Manou le chanteur, sosie avant l’heure de Robbie Williams, était en tenue réglementaire, combishort ouvert sur slip kangourou, et anecdote du moment, portait le bras en écharpe… Philippe Katerine est tout aussi ridicule en justaucorps rose après tout, et il l’assume tout autant. Elmer pouvait se permettre d’enfoncer le clou, de mettre le paquet, d’y aller à fond, de faire du rentre-dedans, ils avaient un concept lucratif, ils devaient en sur-jouer, ça n’allait pas durer…

C’était du folklore, du plus lourd (“Quand je vais secouer la grosse Jocelyne/Je suis sûr de tout lui mettre dedans/Je lui mets dans son p’tit volcan/ Oh la la ! Qu’est-ce qu’elle prend“) au plus fin, hum (“Quand elle m’a dit Gars Louis/Emmène moi dans les fleurs/On f’ra des cochonneries/Pour couvrir le bruit du moteur/Ouh elles ne résistent pas/A mon monstrueux engin/Quand il vibre sous leurs doigts/Mon dieu quel vil’brequin“). C’était réprimé par la morale et les culs-bénis, mais à l’époque, pour des lycéens, un soir d’été, avec la chaleur et la foule, c’était transgressif et incroyablement jouissif à reprendre en chœur.

C’était mon premier concert, il y a vingt ans. Et aujourd’hui encore je pourrais presque réciter par cœur les paroles de “La Complainte du laboureur”. Je n’en suis ni fier ni honteux. J’ai réécouté le 30 cm d’Elmer Food Beat récemment et finalement ça a plutôt bien vieilli.