La Blogothèque
Mercredix

Merci Christophe d’être venu

Début juin sortait un album-hommage quelque peu bancal à Jacno. Certains s’en sortaient bien et parmi eux, Christophe, pour qui “Je viens d’ailleurs” semblait avoir été écrite… Il n’en fallait pas plus à deux fans du sieur Bevilacqua pour lui consacrer un Mercredix. Le choix des morceaux fut bien évidemment l’objet d’intenses cogitations et marchandages.

1 – « Les Jours où rien ne va »

Il n’a pas trente ans cet homme qui, en 1973, de sa voix plaintive chante ce qu’il faut bien nommer la dépression, celle qui fait rester entre les draps, en attendant que s’éteignent les jours où rien ne va. Il n’a pas trente ans et déjà plusieurs vies derrière et devant lui, celle du fan de rock’n'roll américain qui adore les Cadillac, celle du chanteur à minettes qui criait Aline pour qu’elle revienne et celle-là, nouvelle, qui s’ouvre à lui et que pendant longtemps il ne fera qu’effleurer. Il n’a pas trente ans alors qu’il compose avec l’aide de Jean-Michel Jarre et quelques autres paroliers (dont un certain Maurice Valley), Les Paradis Perdus, cet album de rupture qui l’emmènera au sommet des hit-parades comme on disait à l’époque et qui marquera l’histoire de la musique.

Il n’a pas trente ans, et il chante cette humeur poisseuse qui scotche l’âme, cette douleur qui ne dit pas son nom, qui empêche de vivre parce qu’il existe des jours comme ça… [D]

http://www.youtube.com/watch?v=nUJr7QFD_VA

2 – « Les Paradis Perdus »

C’est LA chanson de Christophe, celle de l’aboutissement. Toujours à la limite du ridicule, ces accords presque hawaïens, cette voix de crooner pour casino en ruine, ces paroles d’une tristesse si premier degré qu’elle pourrait en être risible, ce léger pastiche des poètes du XIXème siècle, autant de raisons qui pourraient faire de cette chanson, une énorme tarte à la crème écœurante. Et pourtant, sous un crépuscule grandiose, un équilibre gracile et poignant se dégage du dandy, un peu maudit, un peu vieilli qui convoque à l’appel de sa mémoire les souvenirs des caves de Londres, des amours disparues et de ce qui toute sa vie l’a tourmenté : retrouver les paradis perdus. [D]

3 – « Le Dernier des Bevilacqua »

Comme tous les grands chanteurs pop d’ici, Christophe n’a eu de cesse de construire puis de jouer avec sa propre mythologie, son personnage. Ici, le jeune homme peut déjà se permettre de commencer son album par une épopée de près de 10 minutes où se mêlent biographie et souvenirs fantasmés. Cerise sur la pièce montée, le thème musical des Mots Bleus, déroulé ici en fin de parcours. [R]

4 – « C’est la question »

« Dans la forêt de Sénart, je pousse des cris dans le noir ». Des années après avoir acheté un 45 tours sur un marché (avec cette chanson en face B, mais même Discogs est muet sur le sujet), cette phrase reste énigmatique. J’imagine notre Bevilacqua seventies en costard dans les bois, balancé là après avoir perdu jusqu’à sa chemise dans une partie de poker. [R]

5 – « Daisy »

Hey, Christophe, tu sais, tu vas toujours bien trop loin un peu comme ces vieux acteurs italiens quand tu enchaînes les accords quasi-larmoyants, que tu poses dessus ces longs couplets à fendre l’âme, tous ces sanglots, tous ces chagrins et que tu me rejoues sans cesse ce vieux mélodrame, tu sais, celui qui tire les larmes.

Je t’en prie, Christophe, oh oui, reviens Christophe, ces montagnes pour des petits riens, au fond moi, je les aimais bien. Offre-moi les grains de ta folie, juste un grand cri, et l’histoire d’une vie qui craque entre tes doigts jaunis. [D]

6 – « La Dolce Vita »

Pour aimer ses chansons, il faut parfois renoncer à bien des préjugés. Par exemple, vous saviez que le mec qui a écrit « Et le soleil décline sur ma mémoire en ruine », c’est le même que celui qui a organisé ces sortes de grands shows boursouflés au Mont-Saint-Michel ou sur la Grande Muraille de Chine ? Oui, oui Jean-Michel Jarre et non, je ne me suis pas trompée, Jarre n’a pas composé mais écrit cette chanson (et quelques autres) pour Christophe. Il l’a tellement bien écrite que j’ai été longtemps persuadée que c’était Christophe lui-même qui s’exprimait là et qui, tous les soirs sans fin, traînait sur sa Vespa dans son gilet de satin. Et ça me rend peut-être un peu plus humble ou moins caustique quand je vois Jarre dans les journaux people de me dire que ce type a eu la finesse et l’intelligence de cœur de comprendre aussi bien le désarroi et la nostalgie de Christophe. [D]

7 – « Un peu menteur »

C’est en 1978 que Christophe va sortir ce que l’on peut considérer comme son album culte Le Beau Bizarre, grand succès critique, petit succès commercial. C’est l’album qui a pu paraître le plus dérangeant, loin du chanteur à minettes des années 60, du chanteur romantique du début des années 70. On retrouve ici à la fois le côté désabusé de Christophe mais aussi son goût de l’époque pour les Pink Floyd, les Who.

Et sur cet album, on trouve « Un peu menteur ». C’est à croire en écoutant cette chanson-là que Christophe n’a jamais quitté l’adolescence, ses parties de flipper, le bar du boulevard des Italiens et la fille qui va peut-être traverser la rue. L’envie de lui parler et la peur aussi et cette espèce de flemme qui fait qu’on n’est pas prêt à aller jusqu’au bout et qu’on préfère rester à traîner. Ne rien accomplir jusqu’à l’achèvement, même ses amours, et rester juste un peu menteur. [D]

8 – « Merci John d’être venu »

Ecrite et composée par notre Samouraï, présente sur l’album du même nom, cet hommage à John Lennon (qui vient de mourir) fait revenir les Fab Four dans une noce qui se termine mal pour le jeune marié. « Que ce soient les Beatles ou Donovan, un jour quelqu’un t’aurait pris ta femme, comme c’est arrivé le premier jour, y’aura pas trop d’bobo côté amour… » La fresque que Guy Pellaert aurait oublié de peindre. [R]

9 – « Cœur défiguré »

Les années 80 voient s’accentuer la dichotomie ballade hit parade v/s avant garde rock : en 83, en face B du 45 tours de « Succès fou », on trouve cet OVNI, véritable ode à Suicide et début d’une amitié avec Alan Vega – qui fait une apparition sur un titre du technocolor Bevilacqua en 1996. [R]

10 – « Voir »

Le chanteur ou le personnage ? Fusion des deux ? On ne sait plus trop et peu importe. Dans les années 2000, avec trois albums chromés et réussis, le monde a les yeux de Christophe. [R]

Crédit photo (bandeau) : Lucie Bevilacqua