La Blogothèque
Le Disque du Dimanche

Antilles Fusion

Je crois que jusqu’à ce que je découvre l’album Oulélé Souskai de Marius Cultier chez Quimsy, je n’avais jamais réalisé à quel point les Antilles étaient près des USA, de Cuba, de l’Amérique latine. J’avais des préjugés sur la musique antillaise et il m’apparaissait tout d’un coup qu’elle pouvait être autre, à l’intersection quasi parfaite des musiques que j’aime.

Cette fusion, je l’ai cherchée dans les disques antillais glanés ici et là, pour m’apercevoir qu’elle était rare et souvent l’apanage de franc-tireurs de la musique antillaise. Marius Cultier en était un, mais il n’était pas le seul. Il y avait aussi Henri Guedon, autre Martiniquais et autre figure tutélaire de la musique antillaise moderne et le premier, a priori, à avoir fait l’usage du mot “zouk” en nommant son album de 1974 Cosmozouk Percussion.

10 ans de musique caraïbe
Henri Guédon - 10 ans de musique caraïbe

Ses quelques albums des années 70 s’arrachent, qu’il s’agisse de ceux enregistrés aux Antilles avec son groupe La Contesta, ou ceux enregistrés “en solo” mais avec un aréopage de musiciens, à Paris ou ailleurs. On comprend pourquoi quand on tombe sur une compilation d’apparence assez cheap parue dans les années 80 sur le label MFP. Intitulée 10 ans de musique caraïbe et supervisée par Henri Guédon, elle rassemble des enregistrements allant de 1970 à 1982. Au recto, une carte des Antilles avec un bout d’Amérique latine, complétée par une liste encyclopédique des rythmes île par île, pays par pays, qui ressemble fort à la géographie musicale de ce mélangeur érudit des musiques latines. La base du cocktail est souvent fortement salsa avec un accent sur ses talents de percussionniste mais sur “Tout Patou”, un titre daté de 1972 qu’on retrouve sur son Cosmozouk, Guédon semble s’être enfoncé un peu loin dans la forêt vierge jusqu’à arriver au Brésil. Il aura tout attrapé au passage pour ce morceau dont on n’identifie plus les ingrédients tant la fusion est réussie et qui donne envie de comprendre un peu plus le créole.

Michel Sardaby - Gail

Avec Michel Sardaby, on quitte le folklore pour entrer dans la musique sérieuse, le jazz (c’est une boutade). Il existe des liens forts entre la biguine et le jazz de la Nouvelle-Orléans, entre la musique des Antilles et le jazz tout court et les musiciens pouvaient passer de l’un à l’autre sans sourciller. Al Lirvat et Robert Mavounzy, deux légendes de la musique antillaise, ont pu ainsi enregistrer un disque de biguines à l’ancienne et des disques dans la plus pure orthodoxie jazz. Michel Sardaby a commencé avec eux dans les années 60 et on peut entendre son piano aux côtés de Robert Mavounzy sur une des biguines de la compilation Tumbélé.

Il a enregistré dans les années 70 quelques albums sous son nom pour le label Debs, “Le sauveur de la musique antillaise”, pas du tout spécialisé dans le jazz mais véritable refuge d’artistes antillais rarement considérés à leur juste valeur dans la métropole. C’est pour cette raison qu’il existe sur ce label plutôt axé musiques locales quelques références purement jazz, comme ce joyau de 1975 enregistré à New-York qu’est Gail. Michel Sardaby s’y essaie au piano électrique et les sons magiques et flottants du Fender se conjuguent à la précision de son jeu, le tout sobrement encadré par une rythmique basse – batterie – percussion de haut niveau. Sur “Welcome New Warmth”, les instruments fusionnent pour un morceau qui n’est plus si jazz, très soul, un peu funk, limite pop californienne (Steely Dan n’est plus si loin), sans étiquette en fait, juste un formidable instrumental porté de bout en bout par la grâce du jeu des musiciens.

LES OBJETS :

Henri Guédon trouvé à Miramas pour 1 euro. Michel Sardaby trouvé à Mandelieu pour le même prix chez trois jeunes qui vendaient les quelques vinyles de la famille. Dans la pile que surplombait la BO de Rocky III (“Eye of the Tiger”), Gail de Michel Sardaby. Achetés sans aucune hésitation.