Le train pour Clisson, vendredi matin. Sûrement la plus grosse concentration de peau tatouée, de cheveux longs et de quincaillerie au centimètre carré. “Ce doit être des motards qui ont oublié leur motos”, glisse mon voisin à sa femme, visiblement peu rassurée. À voir son regard, on mesure pleinement l’inquiétude et l’incompréhension que peut inspirer le Hellfest et son public, grimé et vêtu pour l’occasion.
“Our Music, Our Battle.”
État de siège sur le site du festival. Le campement est installé depuis jeudi matin, et déjà plein à craquer lorsqu’on investit les lieux. Ça sent la bière et la pisse entre les allées et, au vu des cadavres humains et verriers qui jonchent le sol, la fête a commencé sans nous. À marcher parmi les metalheads venus de l’Europe entière, on se croirait dans une armée prête à rallumer les guerres de Vendée, à renverser l’ordre musical établi. Les rangeos battent les sentiers poussiéreux, les treillis sont légions. Les étendards, eux, se portent cousus aux blases, aux armoiries des groupes fétiches. Les pertes s’évaluent à quelques pieds de vignes environnants qui ont fait office de latrines (Rappelez-moi d’ailleurs de ne jamais goûter au cru clissonnais). Ça rit fort et ça picole dans les rangs, la double-pédale qui résonne au loin guide la cohorte vers les scènes : les amplis chauffent depuis 10 heures du matin. Faut dire que pour caser 130 groupes sur 3 jours, les concerts doivent commencer aux aurores.
“Do you still want me, now that I’m home?”
À peine arrivé sur les lieux et c’est la nostalgie qui frappe, sans prévenir. Quelque part, je me sens de retour à la maison, après une longue absence de 15 ans. Je me souviens des posters de Hard’n’Heavy, des photos de groupes photocopiées en loucedé pour recouvrir les murs de ma chambre. Des sessions de air-guitar sur “Thunderstruck”, de notre groupe de métal imaginaire. Je me souviens aussi des raisons qui m’ont poussé à me couper les cheveux et à mettre mes t-shirts de tournées au placard, et aucune ne me paraît plus valable. T’es sûrement devenu batteur depuis, et moi je me suis rangé, tu as vu ?
Et puis la mort est là, elle rôde, omniprésente. Le portrait géant de Patrick Roy qui trône fièrement à l’entrée y est sûrement pour quelque chose, tout comme le faux cimetière à la gloire des idoles métalliques trépassées. Pas la “culture de la mort” comme le clame à qui veut l’entendre la grosse Christine. Non, le culte des morts plutôt, le respect de ceux qui sont tombés pour la cause. Sous les balles, les lames ou les assauts du crabe. On se souvient ensemble des guitaristes glorieux qui ne sont plus : de Dimebag Darrell – à qui Phil Anselmo rend un viril hommage sudiste lors de l’excellente prestation de Down – à Ron Asheton. Les Stooges, ça devait avoir de la gueule en 69, alors qu’en 2011 on rigole juste un peu, parfois exaspérés par les pitreries de l’Iguane. Euronymous est celui qu’on regrettera le plus, devant le Sabbath en carton-pâte de Mayhem. Triste de voir une entreprise de chaos et de destruction réduite à une attraction moisie de fête foraine. Faut croire que le Malin était à la buvette, probablement en train d’essayer de se remettre – comme nous – du concert ravageur des Melvins.
“Old School Is The New Cool”
SAMEDI. Se réveiller avec du néo-metal français, c’est la repentance garantie pour les excès de la veille. Nous voilà errant dans Clisson, pas très frais, à la recherche d’un peu de calme. Peine perdue, le métal a envahi la ville, jusqu’aux portes de l’église où des t-shirts Burzum s’affichent fièrement sur la terrasse du snack en face. Le curé doit être en train de se cramponner à son extincteur, alors que de l’autre côté, on sirote de la bière tranquille devant du death local.
Les poupées barbues de Morbid Angel nous avaient un peu mis dans l’ambiance la veille, mais là c’est officiel : place aux vivants. Aux survivants surtout. Sur scène comme dans le public, les eighties sont de retour. Les jeans se portent serrés, les chevelures bouclées et peroxydées, façon Dee Snyder. Oh bien sûr, les traits se sont creusés, les bedaines ont poussé et les tignasses ont blanchi même, mais voilà the show must go on et UFO et Thin Lizzy assurent un revival carré et généreux.
Deutsch-französische Freundschaft
On regrette un peu l’absence de nos collègues d’Arte Live Web, séquestrés dans un bunker, pour célébrer ensemble 65 ans d’amitié franco-germanique devant Destruction, Sodom et Kreator. Il y a de l’orage dans l’air (ici un jeu de mots sur la Blitzkrieg) et Miland «Mille» Petrozza réclame un circle-pit. L’arène, docile, s’exécute et lui offre une tornade de poussière en guise de récompense.
C’est impressionnant, certes, mais le véritable tsunami se déchaîne en réalité sous le chapiteau de la Terror Tent et répond au doux nom de Converge. Nate Newton, le bassiste du groupe aurait confié à un confrère qu’il voulait que ce concert sonne comme “une grosse claque avec sa bite”. Mission accomplie, Nate. En bon chrétien, je tends l’autre joue. Nous remettant tant bien que mal de la déflagration, on se faufile parmi le public
dense et familial venu acclamer les Scorpions en masse. Difficile de résister à l’envie de fredonner en choeur le refrain de “Still lovin’ ‘You” et des ardeurs de lovers qu’elle déchaîne en nous tous. Je suis partagé entre lever mon briquet la main sur le cœur ou danser un slow avec la gotho-bonne à côté de moi, lui rouler des pelles façon première boum. Mes élans érotiques sont malheureusement bien vite refroidis par la soupe dub molassonne des Bad Brains, qui noient leur fulgurance d’antan dans une mélasse vert-jaune-rouge. Ca sent le mauvais shit et un fraggle fait du jonglage au milieu du public, l’heure est venue de rentrer dormir.
Le Jour des seigneurs
DIMANCHE. C’est le soleil de plomb qui nous réveille, tout suants et suintants. Beaucoup de front rougis et de bras brûlés dans le camping. Les sculptures métalliques du site prennent des allures de décor de Mad Max, parfaite ambiance pour une journée pleine de stoner et de rock à motards. On espère juste que la douane n’aura pas été trop regardante sur la programmation parce que ça doit fleurer bon la grosse saisie dans les tour-bus des groupes du jour. La poussière, dense, envahit la Terror Tent dès midi et Red Fang n’a même pas besoin de machines à fumée pour appuyer leurs riffs lourds de truckers. Leur son colle parfaitement à l’image que je me faisais de l’Oregon: poisseux, velu et sale. Un peu comme la chanson “So Easy” des Guns, que la nouvelle formation (d’aucun diront arnaque) de Duff McKagan reprend un peu plus loin sur la grande scène. L’appétit pour la destruction commence à poindre en nous et c’est pas vraiment les kebabs à 7 euros qui la rassasient. Les frères Cavalera sont heureusement là pour régaler. Max Cavalera arbore toujours des locks plus grosses qu’une trompe d’éléphant, et le même drapeau brésilien revêt la colonne d’amplis que dans mes souvenirs d’adolescent : il est quelque part rassurant de pouvoir se cramponner à des repères stables. On jouit méchamment sur la reprise vénère de “Roots”, “Refuse /Resist” et de “War For Territories”. Ca moshe et ça cogne dans la foule et j’en viens à regretter de ne pas avoir dix ans de moins et dix kilos de muscles supplémentaires (et surtout pas cette grosse paire de lunettes de nerd comme handicap majeur). Exsangues et vidés, on trouve du réconfort foetal dans la moiteur de la Terror Tent devant Kylesa et Goatsnake, fraîchement reformé depuis le Roadburn. Qui assurent, tout simplement.
Black Light/Black Heat
Et puis arrive sans vraiment prévenir la grosse claque du festival, ce concert pas vraiment attendu qui te retourne et te laisse gisant dans la pelouse - du moins ce qu’il en reste. Une gifle assez puissante pour nous arracher des adieux aux armes émouvants de Judas Priest et ainsi rater la légendaire entrée en bécane de Rob Halford. Quatre Anglais, deux colonnes
d’amplis et nous voilà embarqués dans une messe noire sous projos rouges. Les Electric Wizard viennent du Dorset et pourtant, à voir les symboles mystiques tatoués sur la tronche du bassiste, on pourrait jurer qu’ils ont passé leurs vies à mâcher du peyotl dans un trou paumé de la Death Valley sous l’égide du vieux Charlie Manson (dont le sosie reptilien moisit actuellement en prison rappelons-le). Ça transpire la sorcellerie, et chaque décharge sonique donne au mot “Doom” tout son sens. Un sacrifice de vierge se trame en toile de fond, et on ne serait pas surpris de voir une apparition du grand cornu quand résonnent les derniers larsens de “Witchcult Today”.
On imagine que Ozzy Osbourne a dû lui même se livrer à quelque rite païen au regard de la prime jeunesse qu’il semble avoir retrouvée. On l’avait laissé tremblotant et pathétique, star d’un talk show dont il semblait lui-même absent, et le voilà pimpant et revigoré, aspergeant le mosh-pit à grands coups de lance à incendie. Classique. Bien sûr il chante toujours aussi mal et il est obligé de reprendre son souffle quand son backing band joue “Rat Salat”. Mais entendre “Mister Cowley”, “War Pigs” et “Paranoid” en vrai, c’est comme retrouver un amour de jeunesse et se rendre compte que les pattes d’oies la rendent encore plus désirable.
On aurait bien prolongé les retrouvailles devant Kyuss (qui paraît-il fût un des meilleurs concerts du festival), mais voilà, il faut rentrer avant que le site ne dégorge tous ses festivaliers et ses kilos de bracelets de force. Quelques regrets, oui, mais pas vraiment de larmes. Le Hellfest, comme le heavy metal, est un repère solide et immuable. Un grand frère intransigeant et pointu (à l’image des acteurs du festival) qui a fait ton éducation musico-sentimentale à grand renforts de cassettes et de conseils foireux qui puent le vécu. Et qui, malgré tes égarements de hispter prodigue pour des barbus qui geignent, t’accueillera toujours les bras ouverts. Pour revivre ensemble ce moment de poésie brutale et cathartique, parfois maladroite, mais toujours sincère.
Un grand merci au talentueux Alexis ‘Keipoth’ Janicot , pour nous avoir gracieusement laissés utiliser ses photos du festival. Alexis fait partie du collectif Il Pleut Encore, dont vous pouvez admirer les shootings de festivaliers par ici.
Nos confrères Gonzaï ont publié un compte-rendu dessiné assez cool du festival, et les gars de 2 Guys 1 TV un report video qui déboîte. Et pour une critique exhaustive de l’édition 2011, concert par concert, rendez-vous chez Metal Sickness.








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