La Blogothèque
Mercredix

Nos Meilleurs Vieux

Dix morceaux magistraux enregistrés par des quinqua-, des sexa- ou des septuagénaires en parfaite forme artistique, 20 ans ou plus après les disques qui ont fait leur gloire.

1 – Lee Hazlewood – “The First Song of the day”

Ce duo avec  l’Allemand Bela B, paru sur le side project des Black Lab, fut naturellement intégré à Cake or Death, le dernier disque de Lee Hazlewood, paru en 2006, un an avant sa mort. L’art vocal et la science de la production qui avaient assuré sa postérité dès les années 60 s’y expriment en beauté, sans rien pour indiquer qu’il s’agit d’un dernier souffle.

2 – Johnny Cash – “Ain’t No Grave”

Johnny Cash a travaillé autant qu’il l’a pu dans les trois dernières années de sa vie, malgré de vrais soucis de santé et le chagrin lié à la mort de sa bien aimée Judy, à laquelle il n’aura survécu que quatre mois. “Ain’t no grave”, enregistrée à 70 ans passés avec Rick Rubin, fait partie des morceaux posthumes parus en 2006 dans le sixième et dernier volume des albums American. Il a donné son titre à American VI. Le grain de la voix est éraillé mais sa prestance demeure, une production discrète mais très moderne entoure les arpèges de l’auteur de Hey Porter (1954), et c’est soixante ans de popular music au plus haut niveau qui vous contemplent.

3 – Lou Reed & John Cale- “Smalltown”

En 1990, quand il retrouve John Cale pour la bonne cause d’un hommage à Andy Warhol, Lou Reed a “seulement” 48 ans. Mais son dernier grand album remonte à 1973 (Berlin). Totalement écrit et interprété avec son ex-complice du Velvet Underground, l’album Songs for Drella est un hommage parfaitement impudique, sacrément gonflé mais totalement réussi à Andy Warhol, disparu trois ans plus tôt. Le tribute album le plus exigeant jamais enregistré.

4 – Bryan Ferry – “The Way you look tonight”

Pas encore 55 ans, mais déjà plus rien à prouver. Au moment où il enregistre ce disque de reprise en 1999, As Time Goes by, Bryan Ferry est déjà entré dans la légende avec Roxy Music. Si l’inspiration n’est pas au top, la classe, le savoir-faire et le métier n’inspirent qu’un commentaire : trop classe.

 

5 – The Feelies – “Morning Comes”

Dans cette série d’artistes, les Feelies sont ceux – hors Vashti Bunyan – dont la discographie est la plus étroite. Deux disques cultes, Crazy Rhythms (1980) et The Good Earth (1986), un adieu présumé, Time for a witness (1991) et… un retour tout à fait honorable, ces dernières semaines avec Here Before (2011). Rien n’y atteint le niveau de “Loveless Love”, bien sûr, mais l’album n’a pas vraiment de temps faible, les mélodies et le son pourraient être médités par quelques juniors d’aujourd’hui.

 

6 – Duke Ellington – “Money Jungle”

Vos grand-pères étaient à peine ou même pas nés que Duke Ellington recueillait déjà les fruits de la gloire comme incontestable numéro un du jazz, pianiste et conducteur d’orchestre, entre les deux guerres. En 1962, quand il convoque les deux monstrueux Max Roach et Charles Mingus à la rythmique pour s’offrir un essai en trio sur Blue Note, Duke a 63 ans mais un feeling toujours monstrueux. Il plane autour de deux partenaires au top de leur expression et de leur concurrence. Injouable, inégalable, irreprenable. Bien joué papy.

 

7 – Jacques Brel – “Les Marquises”

L’exemple-type du revival de dernière minute, bien après la gloire du cœur de la carrière. 95% de l’oeuvre de Brel se concentre entre 1958 et 1968. En 1977, quand il imprime une pochette nuageuse devenue culte, Brel ne pense plus à la scène, a fait du cinéma, beaucoup d’avion et de bateau, et surtout il se sait gravement malade. Il remet ça une dernière fois, pour l’album au mixage le plus déséquilibré de l’histoire de la musique : la voix devant, autant que possible. De cette chanson, Les Marquises, il n’existe qu’une seule prise, la première. Celle-ci.

 

8 – Vashti Bunyan – “Here Before”

Vashti Bunyan a eu deux vies, ou plutôt deux albums. Just Another Diamond Day, en 1970, un foirage commercial intégral enregistré avec Robert Kirby, qui eut pour effet de dégoûter la Britannique de l’idée même de poursuivre une carrière. Puis Lookaftering en 2005, inespéré retour en grâce, dû à la renaissance de son premier album sur Napster, blogs musicaux et autres dangereux trafiquants de fichiers. A 60 ans, elle nous chante à l’oreille comme une jeune maman.

 

9 – Joni Mitchell – “Both Sides Now”

A 57 ans (c’est moche de donner l’âge des dames, bien sûr, sauf que là non), Joni Mitchell a déjà figé sa statue dans l’histoire de la musique quand elle décide de s’entourer d’un big band pour mener une double entreprise : réaliser un album concept autour de la naissance et la chute de la relation amoureuse, tout en s’appuyant sur le répertoire du jazz vocal. Parmi 350 versions de Both sides now, il n’en existe probablement pas de meilleure.

 

10. Alain Bashung – “Comme un légo”

Nous parlons moins ici d’Alain Bashung, même si beaucoup ignorent qu’il a commencé sa carrière en 1966 (et non en 1979), que de Gérard Manset, auteur de trois morceaux du désormais testamentaire Bleu Pétrole. Si Manset, né comme Bashung au cœur des années 40, considère “Vénus” comme le summum de leur collaboration, la musique est d’Arman Meliès. Si “Il Voyage en solitaire” clôt formidablement l’album, “Comme un légo” achève tout simplement la carrière de Bashung, avec une chanson entre ciel et terre, déjà toute proche de l’au-delà. Une guitare, des accords, un poème, tous de Manset, sertis par la seule voix qui pouvait leur rendre pareille grâce, celle de Bashung.