La Blogothèque

De Fuck Buttons à Blanck Mass : Chronique d’un amour

C’était en 2008 (un vendredi 31 octobre, vous voyez, c’est précis comme souvenir) et je commençais à peine à parler musique sur les internets comme on dit dans les sphères twittériennes. Ce jour-là, un peu contrainte et forcée, je suis allée voir un groupe en concert : Fuck Buttons. Ce groupe, j’en avais entendu parler au printemps précédent pour leur album Street Horrrsing, un album comme ces bonbons en forme de soucoupes remplies d’une poudre acidulée qui vous fait venir la salive à la bouche et qui déclenche d’un coup une série de petits spasmes involontaires. Vous savez, au début, vous trouvez ça un peu fade, puis l’enveloppe de la soucoupe en pain azyme fond et votre langue pétille de saisissement sous une explosion de saveurs citronnées piquantes. Voilà ce que me faisait le Street Horrrsing des Fuck Buttons. Mais je restais encore à la surface des choses, effleurant de temps à autre l’album et y renonçant : trop différent, trop bruyant, un peu trop de tout pour moi.

C’est donc sans grand enthousiasme que je me dirigeai vers l’Ubu pour voir ce groupe en concert. Et les cinq premières minutes me donnèrent d’ailleurs entièrement raison. Assise dans la pénombre du mini amphithéâtre que constitue la salle de l’Ubu, je sentais mon esprit et mes oreilles s’affoler face à ces sons incompréhensibles qui montaient de la scène. Cinq minutes, ou dix peut-être, de résistance totale aux efforts conjugués de Benjamin Power et Andrew Hung. Un genre de panique auditive : Qu’est ce que c’est que ce son? Pourquoi ils font ça? Qu’est ce que ça signifie? Ca ne ressemble à rien de ce que je peux identifier. Et puis, j’avais oublié ma peur et j’étais entrée dans leur musique, tourbillon incroyable mélangeant longues plages planantes et montées acides, cris de bêtes sauvages et mélodies apaisantes et cette rythmique, et ces sons fouillis qui prenaient la tête et le corps, et ce son “noise” ou “drone” envahissant, vrombissant comme s’il était entré en moi. Une heure et demie d’amour pur, bouche ouverte, succombant sous le plaisir musical, celui qui fait pousser un cri de frustration quand le concert s’achève.

Forcément, après, j’avais tout suivi d’eux, la reprise de “If I Had A Heart” de Fever Ray, un autre concert à Paris, au Nouveau Casino. Puis dans la foulée de cet amour, produit par Andrew Weatherall, l’album suivant Tarot Sport, annoncé en fanfare par un extrait d’à peine trois minutes d’un morceau qui allait emporter l’adhésion de tous, “Surf Solar”. Ensuite, l’album était sorti, j’avais été un peu déçue, je me souviens, un titre “Olympians” qui évoquait vaguement Vangelis dans ses grandes heures, un ou deux morceaux un peu oubliables, bref, à part l’extraordinaire “Surf Solar”, je restais sur ma faim. On était en 2010 et peut-être qu’au bout de deux ans, la passion s’émousse un peu, allez savoir.

2011, l’été vient enfin. J’ai depuis perdu un amour, changé un peu de vie, de façon d’être aussi et j’ai un peu perdu de vue Fuck Buttons. Attention, ce n’est pas que je les ai oubliés, n’allez pas croire, juste que je les garde enfouis au fond de mon cœur, vous savez, là où vous rangez vos amours passées et toutes les jolies choses qui vont avec. “Blanck Mass” Le nom a claqué je ne sais où, “Blanck Mass, ça devrait plaire à Disso, ça.” Alors, Disso, elle a regardé, écouté, lu. Blanck Mass donc, le projet solo de Benjamin Power, vous vous souvenez un des deux de Fuck Buttons. Pas l’Asiatique un peu rond, non, le barbu, celui qui hurlait dans un vieux magnéto pour enfant sur la scène de l’Ubu, c’était lui. Et j’ai mis ce disque, Blanck Mass, j’ai écouté l’album, et comme une bouffée de tendresse m’est revenu tout l’amour que j’avais pour le duo de Fuck Buttons. J’ai lu sur Pitchfork qu’ils n’avaient pas trop aimé (7.7, comme si on pouvait noter la musique, hein), j’ai lu qu’ils préféraient Tarot Sport et même que cet album devait paraitre surprenant à tous ceux qui connaissaient le travail de Fuck Buttons. Alors excuse-moi, monsieur Pitchfork, mais là, c’est toi qui n’as rien compris. Tu ne les entends pas ces gouttes d’eau qui tombent sur une tôle brûlante? Tu ne le vois pas ce miroir d’eau paisible dans lequel se reflètent les nuages? Tu ne les sens pas les parfums du sous-bois dans lesquels bruissent mille petits animaux? Tu ne les reconnais pas ces longues nappes synthétiques envoûtantes qui étaient la signature de Fuck Buttons sur Street Horrrsing? Si tu n’entends pas tout ça, laisse moi te dire que c’est que sûrement que tu n’aimes pas les membres de Fuck Buttons comme moi je les aime, comme on aime éternellement ce vieil amant, en connaissant tous ses défauts, toutes ses qualités et en sachant que même si on ne lui restera pas toujours fidèle, au fond, il reste toujours l’unique.

Blanck Mass en écoute sur Luisterpaal ou sur Spotify