Lorsqu’elle a enregistré sa version de “Sinner Man”, devenu “Sinnerman” pour l’occasion, en 1965, Nina Simone a tué cette chanson en même temps qu’elle l’a sublimée. Elle l’a définitivement cannibalisée. À partir de là, on a même rapidement oublié que la chanson n’est pas une composition de Simone, mais un bon vieux classique chanté depuis l’orée du XXe siècle dans les églises noires des États-Unis. Une chanson qui n’a pas d’auteur précis et dont les couplets et la mélodie semblent s’être dans leurs grandes lignes figés pendant ou après la guerre de Sécession, en empruntant aux spirituals noirs autant qu’à des rythmiques importées d’Europe.
Nina Simone l’a donc appris comme tout le monde enfant, lorsqu’elle accompagnait sa mère, pasteur méthodiste, à l’office. Elle a même probablement eu l’occasion de la jouer très jeune elle-même, lors des messes à répétition qu’elle accompagnait chaque week-end au piano en enfant surdouée. Sa version de “Sinner Man” a donc dû naître dans les petites églises où la gamine se voyait confier un vieil orgue, fausse enfant sage et déjà musicienne consciente de son pouvoir. Mais ce titre n’apparaît officiellement dans son songbook que dans les années 1960, lorsqu’elle se met à le revisiter au fil de l’inspiration pour refermer ses sets dans les clubs de New York.
En 1962, Nina Simone en grave une première version lors d’une captation live au Village Gate de New York, puis remet ça l’année suivante, où l’on retrouve son “Sinnerman” au programme d’un Live at Carnegie Hall. Ces deux enregistrements seront pour une raison ou une autre écartés des disques finalement publiés et ne referont surface que bien plus tard. Au milieu des années 1960, la version discographique la plus connue reste donc celle très plan-plan des Les Baxter’s Balladeers (1956), mais on en trouve pas mal d’autres : celle plus folk de Guy Carawan en 1958, la gospel familiale des Weavers en 1959, celle complètement gospel des Sensational Southern Nightingales… L’une des meilleures de cette première époque étant probablement la frénétique version enregistrée dans les années 1950 par Roberta Martin et ses Singers.
La première vie de “Sinner Man” s’achève finalement au printemps 1965, quand Nina Simone entre en studio pour enregistrer l’album Pastel Blues. Laissant de côté beaucoup d’habitudes attachées à la chanson (le chant en chœurs, les sourires), Nina Simone lui impose une ligne de piano acide qui s’élance en intro pour s’enfuir pendant plus de onze minutes sans jamais parvenir à réellement prendre la tangente. Ainsi guidées, les paroles deviennent peu à peu incantations, folie et oubli. Les péchés d’une vie entière sont encore mis en mots dans une certaine tradition gospel, mais il y a dans la version de Nina Simone un supplément de défi : elle sait qu’il n’y a plus de place pour elle dans le monde des gens pardonnables et s’apprête à combattre. De relativement paisible chanson expiatoire, le “Sinnerman” de Nina Simone devient un péché en tant que tel où, après cinq minutes qui semblent essayer de retenir les vraies intentions de la chanteuse, presque sage et appliquée, tout s’emporte en quelques claquements de mains en rythme charnel. Ensuite, on danse fort, on tourne, on s’emporte, on frappe encore dans ses mains, on crache et on crie. En bout de course, Nina Simone s’adresse directement au “Lord”, bien décidée à l’obliger à la reprendre de force.
Après ce morceau de bravoure, Nina fait la loi dès qu’on évoque “Sinnerman”. Les versions antérieures n’existent plus ou presque. On la chante éventuellement reggae (Peter Tosh), mais la chanson appartient désormais à la dame de Tryon. J’en ai entendu peu de bonnes, quelques correctes, pas mal de laides (dont un remix à un doigt honteux de Felix Da Housecat), et jusqu’ici une seule très bonne. Elle est signée Black Diamond Heavies, grand groupe de garage rock dépouillé, solide et aviné comme il faut pour l’exercice, et surtout armé d’un chanteur remarquable : le Reverend James Leg (qui a sorti un bon disque solo cette année), descendant de Tom Waits (pour la voix rauque) et d’un Ray Manzarek à qui on aurait préalablement cassé la gueule (pour le Fender au son broyé).

La version des BDH ne prétend pas remplacer celle de Nina Simone, et d’ailleurs elle en reprend le motif de piano en ouverture et l’organisation générale. Mais les trois gars de Nashville, aidés par la production de Dan Auerbach (The Black Keys), sont eux aussi prêts à en découdre avec le Ciel depuis leurs bas-fonds qui sentent la bière collante et les frites froides. Le Fender a mal vécu le dernier concert et sonne mieux que jamais, écho fascinant aux claviers épuisés qui équipaient les paroisses américaines où Nina Simone a fait ses classes, poussés à fond pour atteindre les derniers rangs et qui, au passage, se salissaient en grésillements rock. Par dessus, James Leg grogne comme un ivrogne à bon fond, touchant sous la carapace de cuir, prenant à partie son Dieu pour – en gros – lui dire d’aller se faire foutre. Pas de “Lord, hear me prayin” ni de “Don’t you know I need you Lord” ici : les Black Diamond Heavies sont perdus pour le pardon, et leur version de “Sinnerman” achève de détacher la chanson de ses racines Negro spititual pour n’en garder que la transe combative, prête à mordre.
Photo du bandeau: Tigerweet





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