La Blogothèque

Your Headlights Are On, lointains amis

La première fois que j’ai entendu Your Headlights Are On, c’était il y a presque un an, à Oslo. Une découverte inattendue puisque j’étais venu voir sur scène deux autres formations norvégiennes en marge d’un concert à emporter à venir. Je me rappelle parfaitement : les lumières du set, pareilles à n’importe quelle scène Européenne ; les yeux enthousiastes des musiciens avec qui nous allions tourner ; les éloges qui ne tarissaient pas sur ceux qui allaient fermer la soirée, Your Headlights Are On.

Ca a commencé par “Cold Mountain”, c’est sûr. Comment oublier cette guitare, seule, comme la guitare de Neil Young qui faisait le train dans Dead Man? À part qu’à Oslo, c’est très fort, sans image. Loin de chez moi, quatorze heures de voyage pour prendre de face, brutalement, ces accords cinglants, froids, enveloppant un chant puissant comme le cri. Je me souviens de ma première impression : de la musique trop érudite pour ces visages juvéniles. Et je me suis senti à l’orée d’une longue histoire.

Aujourd’hui, je n’écoute presque plus rien. Je ne découvre plus rien, les disques qui s’entassent et les MP3 qui s’accumulent sont ceux des artistes croisés en session, des gens que nous allons peut-être rencontrer, que nous allons peut-être enregistrer, avec qui nous avons ou allons partager quelque chose. Tous ces disques forment autant de promesses ou de souvenirs. Les démos fait main, les “watermarkés” pour contrarier le piratage, les vieux boîtiers fêlés, tous débordent de ma table de chevet. Et parmi eux, le premier album de Your Headlights Are On.

Your Headlights Are On et moi, c’est une drôle d’histoire, gentiment ambigüe. Nous avons passé quelques jours ensemble, entre les gouttes et les bras d’un fjörd. Assez longtemps pour qu’il fasse beau, qu’il pleuve et qu’il refasse beau à nouveau, assez de temps pour parler musique, fiançailles et boire des coups, évidemment.

Your Headlights Are On - Your Headlights Are On

Ce premier album est, de façon absolument subjective, une réussite. Cinq musiciens, tous plus jeunes que moi, élèvent leurs instruments respectifs bien au-delà de ce qui pouvait être espéré, et largement au niveau du concert dont les échos trouent parfois ma mémoire. Lars qui sait sortir des sons improbables de ses pédales d’effets mais aussi de sa guitare acoustique. Hans et son touché unique, imaginatif comme un gamin au milieu de ses legos, frappant et caressant dans la même seconde fûts, clochettes et jouets. Heida et son tuba schizophrène, tantôt potache et enjoué, tantôt vrombissant tel un oiseau de proie affamé. Anja, têtue au wurlitzer, souple et régulière, colonne vertébrale, charpente rythmique quand les trois autres sont partis en exploration. Et Ingrid, qui tient son auditoire par sa seule présence, les yeux rivés sur son public, une voix à la puissance insoupçonnée. Ingrid souffle beaucoup le froid, parfois le chaud.

Sans jamais s’égarer, on trouve dans ce premier album du léger et du profond, de l’ambitieux jazz rock et des mélodies alambiquées, des jams bordés de bruits féroces mais également des parfums sud-américains, des sonorités de mauvais goût et de la méchante pédale de fuzz. Avec un premier disque viennent à la fois l’accomplissement et, surtout, les promesses. Le quintette ne craint rien, tutoyer Radiohead (l’ostinato de “A Whole Day Nearer”, les sons de “When We Collide”), exhumer Can (les 11 minutes de “Drink Gone Dead (Wank Song)”) ou jouer les tours de passe-passe mélodique de Stéréolab. Mais avant tout c’est de LEUR musique qu’il s’agit. En presqu’ami – ces amitiés formées sur la route des festivals, fugaces et intenses – je ne suis pas crédible, mais poussez-moi à la tombe que je ne changerai pas d’avis. De l’air, de l’air frais !! J’imagine déjà les indie-rockeux de Scandinavie se réclamant de Your Headlights Are On, tête de pont d’un rock intelligent et instinctif, comme d’autres brandissaient hier encore Slint, Animal Collective ou I’m From Barcelona.