La Blogothèque

Le Monde fabuleux des Yamasuki

Bureau de Jean Kluger, décembre 1970.

– Bon, Daniel, est-ce que vous avez pensé à un truc pour cet été ? Parce que c’est limite demain, là et on n’a encore rien sous le coude. Vous avez vu le malheur qu’on a fait avec le Casatschok l’année dernière ? C’est un truc comme ça qu’il nous faudrait.

The Yamasuki first single

– Oui, justement, j’ai eu une idée hier, pendant le cours de karaté de ma femme.
– Hein ?
– Oui, j’imaginais une danse calquée sur les mouvements du kung-fu, un truc zen mais violent à la fois.
– Mais vous êtes malade mon vieux, il va y avoir des blessés, les gens vont se mettre des coups ! Vous n’avez pas autre chose ?
– Non mais attendez, le Casatschok, c’était pas de tout repos quand même. Et puis on ferait un truc hyper cadré, avec des mouvements de base faciles à apprendre, un truc sport et profond à la fois.
– …
– On aurait par exemple un truc qui s’appellerait le Salut, mains jointes, en prière, on se penche doucement en avant, on se redresse, on se retourne vers son voisin de droite puis de gauche et quand les chœurs commencent à chanter, on entame sur place un pas similaire à celui de la samba. Ou le combat : jambes écartées, mains sur les cuisses, on saute sur place. Ou le Hara-Kiri et qui consisterait à pousser le cri du Kwaï…
– Bon, je commence à visualiser, mais vous allez mettre quoi comme musique sur ces trucs ? Parce que le Casatschok, je vois, mais là…
– J’avais pensé à une sorte de musique japonisante mais bien lourde sur les tempos. Le problème, c’est que je n’y connais rien en musique japonaise, le mieux serait de faire un petit voyage d’étude là-bas, pour l’inspiration …
– Là-bas … dans le 13ème ?
– Euh, non, au Japon ! Si vous voulez un truc authentique, il faut ça, vous savez.
– Au Japon ? Et puis quoi encore ? Non, regardez des films, rameutez votre famille pour faire les chœurs, trouvez un champion de judo pour faire les cris, ça ira bien. Croyez-moi, les gens ne veulent pas d’un truc authentique, les gens veulent quelque chose qui ressemble à l’idée qu’ils se font d’un truc authentique. Vous suivez ?
– Oui, bon, d’accord, comme d’habitude quoi. Et c’est pour quand ?
– Lancement mi-mars mon vieux, j’appelle le Saint-Hilaire. J’y crois à votre truc, là, ça sent bon. Et ne mégotez pas sur l’exotisme, hein, même si ça ne veut rien dire. Je veux du Yama, du Kono, du Fudji à toutes les sauces. Des voyelles, des Y, des W, des tonnes de K, ‘faut que ça fasse vrai. Ah, et vous m’amènerez ce que vous prenez pendant les cours de karaté de votre femme, ‘faut pas être égoïste comme ça, mon vieux, je veux y goûter aussi.

Quelques mois plus tard le Yamasuki se dansait au club François-Patrice Saint-Hilaire, supporté par un 45 tours du même nom qui contient également la première version de “AIEAOA” (épeler toutes les lettres). Un second 45 tours avec le faux live “Abana Bakana” fut extrait de l’album par la suite.

[track id=”12942″ title=”The Yamasuki singers – AIEAOA”]
[track id=”12939″ title=”The Yamasuki singers – Yamasuki”]
[track id=”12941″ title=”The Yamasuki Singers – Anata bakana”]

Le monde fabuleux des Yamakusi
Le monde fabuleux des Yamakusi - L'album

Les 45 tours, leurs refrains heureux et leurs cris gutturaux ne donnent qu’un aperçu de la musique étonnante créé par les compositeurs, Daniel Vangarde et Jean Kluger, pour ce projet. Seul le LP sorti à l’époque, Le Monde fabuleux des Yamasuki, permet de saisir la pleine mesure du délire qui les a saisis. Ou comment créer un pur ovni à partir d’intentions ouvertement commerciales. L’original est rare. Il m’a fallu commander l’album chez Finders Keepers, qui l’a réédité 30 ans plus tard dans un beau vinyle rouge.

Ce fut un semi-échec, mais cela n’a pas découragé Daniel Bangalter alias Vangarde et Jean Kluger de triturer le folklore. A force de travail, ces apprentis sorciers sont parvenus à livrer un produit parfait, La Compagnie Créole, véritable aboutissement du processus et dont Vangarde et Kluger ont écrit la plupart des succès. Et je ne vous parle même pas du fils de Daniel, Thomas, parce que c’est une autre histoire.

LES OBJETS : Trouvés à Cannes et à Carcès, sur des brocantes. C’était donné. Taux d’hésitation avant achat :  0%