La Blogothèque

Jérôme Solal et la voix d’Antony

Il y a six ans, Jérôme Solal avait déjà les mots justes et l’expression poétique pour exprimer son admiration (sa passion presque) pour Antony Hegarty. Il avait proposé ses textes à la Blogothèque et nous l’avions accueilli à deux occasions. De cette obsession artistique (et plus encore), il a fait un livre, entre l’hommage panégyrique et la biographie romancée.

C’était La Voix du Nouveau Siècle, et Jérôme Solal l’avait décliné en deux temps : une explication du phénomène naissant puis, quelques semaines plus tard, un complément sur l’album de l’envol, I am a bird now. DJ Barney rencontrait Antony Hegarty quelques années plus tard à l’occasion de la sortie de The Crying Light, et sous-titrait son article La Voix du Nouveau Siècle 3, en souvenir respectueux de celui qui avait su, parmi les premiers, trouver le ton, les mots et le style qui seyaient à l’élégance et à la délicatesse de la musique d’Antony et de ses Johnsons.

Le nouveau siècle vient trop tard, et le chant d’Antony répond au jour qui vient, d’avance obscurci.
Jérôme Solal - La Voix d'Antony

Depuis 2005, Antony Hegarty a sorti deux albums et Jérôme Solal a continué d’écrire. Il a  accumulé les notes et impressions, multiplié les louanges et le dévouement à la cause… et en a finalement fait un livre, La Voix d’Antony. C’est un ouvrage singulier, à l’image du sujet, une sorte de démesure discrète. Jérôme Solal se lance d’abord dans quelques chapitres emplis de considérations imagées, presque philosophiques et vaguement suspectes, avant de devenir (un peu) plus factuel et (un peu) plus biographique. Le propos est dithyrambique et évidemment très exagéré pour celui qui n’estime pas Antony à la valeur proposée par l’auteur. Il faudrait voir en lui un génie incontesté, une fulgurance rare, une icône indépassable, une majesté… quand on peut voir également, et au mieux, un artiste talentueux et hors norme.

Eprise d’adoption, toujours jaillissante, la voix inspirée d’Antony ne connaît pas son maître. Elle caresse toute oreille consentante et n’obéit à personne. C’est une sainte qui vagabonde, une fière prostituée qui confie ses charmes à quiconque veut bien l’accueillir, c’est-à-dire accepte de perdre ses repères pour se mettre en route avec elle, la suivant sur le trottoir ou filant au ciel. A tous ceux qui l’écoutent comme à ceux qui chantent et à qui il rend visite en témoignage de sa sympathie, Antony insuffle une dose d’harmonieuse intranquillité.

Mais Jérôme Solal a un ton professoral particulièrement convaincant. La biographie érudite qu’il présente est certes chronologique et thématique dans sa structure, mais elle ondule sans cesse, rappelle les faits marquants et les jalons, remet en perspective, ouvre vers d’autres horizons (sociaux, intimes, philosophiques) et séduit même si les a priori étaient circonspects. Les images sont poétiques, son vocabulaire riche et l’histoire devient passionnante. Antony en héros de roman, en figure de fiction, sa voix comme centre de l’intrigue…

Le miracle de sa voix tient dans ce don constamment renouvelé : à chaque écoute, ou presque, on entre dans le cloaque et l’on en sort tout à fait émacié, à l’envers, plus vivant.

La Voix d’Antony est un livre écrit par un fan ultime et pointilleux (la discographie commentée en annexe est impressionnante de précision et d’ampleur). Les fans moins ultimes et pointilleux seront comblés, les moins fans seront respectueux et admiratifs de l’engagement. Et les amateurs de littérature, séduits…

La Voix d’Antony est sorti aux éditions Le Mot et le Reste