La Blogothèque

Omar Khorshid, l’homme à la guitare

Il y a 30 ans, Omar Khorshid se tuait sur une route égyptienne. Sa courte carrière a participé à la reconstruction du son pop du Moyen-Orient, entre son pays et les studios progressistes du Liban. C’était avant les guerres et l’effondrement d’une industrie musicale foisonnante.

J’en veux un peu aux gens de Sublime Frequencies d’avoir fait de leur rétrospective consacrée à l’Égyptien Omar Khorshid une rareté disponible uniquement en vinyle et désormais sold out. Cette édition sortie en 2010 est une petite merveille, comme souvent dès qu’un disque porte le logo de la maison dirigée par Alan Bishop, et les heureux qui ont sauté dessus, parce qu’ils connaissaient le guitariste ou simplement en faisant confiance au label, n’ont aucune raison de le regretter. Mais il y a un contresens à transformer en collector pour érudits la musique d’un homme qui fut pendant quinze ans un roi populaire, porteur progressiste d’une époque ou une bonne partie de la musique égyptienne et libanaise a avancé en sa compagnie.

Khorshid était avant tout un guitariste exceptionnel, enfant largement autodidacte passé au piano puis à la six-cordes. Le gamin ne l’a plus jamais lâchée, explorant vite le rock’n'roll naissant dans les clubs du Caire des années 1960, imitant comme tous les musiciens de sa génération Elvis et les Beatles, vivant la frénésie quotidienne d’une époque ou le Moyen-Orient était moins crispé qu’il ne l’est aujourd’hui artistiquement. Oum Kalthoum, dont on peine à imaginer depuis 2011 le gigantisme artistique et populaire à l’époque dans toute la région et jusqu’en Europe occidentale (cf son concert à l’Olympia en 1967), finit par remarquer ce guitariste nerveux qui s’évertue à absorber les avant-gardes sonores pour les restituer simplifiées mais pas appauvries dans ses compositions et interprétations. Omar Khorshid est invité à rejoindre la Dame, mais pas question de laisser libre cours à ses délires arty: il faut là se tenir droit, jouer clair et doux. Servir la mélopée. Et surtout tenir pendant des pièces musicales qui semblent s’étendre à l’infini. À la veille des années 1970, on fait difficilement meilleur CV en Égypte.

Les années Polysound

Guitar el Hob
"Guitar el Hob", réalisé par Mohammed Selman (1973)

Mais la carrière discographique d’Omar Khorshid, la réellement novatrice, celle qui est traversée par la rétrospective publiée par Sublime Frequencies, commence au Liban. Le guitariste y débarque en 1972 pour jouer dans Guitar el hob (La Guitare de l’amour), vingt-neuvième film de l’increvable Mohammed Selman. Le genre de comédie musicale d’avant la guerre civile, clinquante et tourbillonnante, au scénario misérable qui s’achève en chanson sur une plage. “A minor diversion if anything but it does serve as one of the final celluloid indications of the carefree days of pre-war Lebanon when men looked like Starsky and Hutch and women like Charlie’s Angels”, dit cette critique libanaise.

Ce tournage cinématographiquement peu glorieux donne toutefois l’occasion à Khorshid de rencontrer certains des principaux acteurs de la scène musicale libanaise de l’époque, qui tire toute la région. Il y trouve vite sa place, et enregistrera pendant trois ans une série d’albums avec Nabil Moumtaz, ingénieur du son du studio Polysound de Beyrouth qu’on rencontre vite dès qu’on s’intéresse aux productions libanaises des décennies 1960, 1970 et 1980. Je n’en ai entendu que des bribes incomplètes, ces disques étant difficiles à trouver, même illégalement, et le travail de Sublime Frequencies reste la meilleure introduction à cette période frénétique, pendant laquelle Omar Khorshid détourne des tubes signés Farid el Atrache (Hebbina) ou Elias el Rahbani (Habibti), voire quelques airs traditionnels (Sidi Mansour) en y insérant des motifs exotica ou surf (Dick Dale et les Shadows ne sont jamais bien loin), en plus de ses propres compositions qui lancent une passerelle tripée entre le psychédélisme et les tempos orientaux alors à la mode.

On pense vite, en l’écoutant, à Kourosh Yaghmaei (lui aussi bientôt proprement compilé chez Now Again), qui défendait un son plus groovy – et davantage lettré et politique – depuis l’Iran, mais tient lui aussi une belle place dans l’époque où la région a tenté de construire (et ses musiciens avec elle) une paix moderne, destinée à échouer. Reste un patrimoine musical surprenant, largement tourné vers l’Occident sans pour autant oublier son caractère moyen-oriental, utilisant habilement tous les moyens de la musique populaire du moment pour les détourner autant que possible. Une musique qui fait un bien fou lorsqu’on cherche à rompre avec l’ultradominant échange transatlantique qui domine la sphère pop-rock chez nous depuis les années 1950.

Crédit: www.omarkhorshid.org

En 1975, la guerre civile libanaise à chassé Omar Khorshid et marqué la fin de ses années d’or. Suivront six dernières années, des films et des enregistrements (souvent uniquement publiés en cassette) qui restent encore à réévaluer. Jusqu’à un accident de la route le 29 mai 1981. Trois décennies plus tard, la parenthèse Polysound d’Omar Khorshid demeure un pivot marquant pour la musique du Moyen-Orient, citée à répétition aussi bien dans les sphères jazz que rock. Sublime Frequencies ferait donc bien de rééditer sa belle rétrospective pour lui rendre vraiment hommage.