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Sufjan Stevens – Fight

Le concert de Sufjan Stevens à l’Olympia, ce lundi 9 mai 2011, c’était incontestablement un des évènements de l’année : une débauche de sons, de lumières… et d’émotions contrastées. Comme on n’était pas tous du même avis, on a lancé un “fight”. Un gentil “fight” tout de même, le Sufjan on l’aime bien ici, on a déjà eu l’occasion de le dire et de le répéter. Nos impressions, des plus enthousiastes aux moins convaincues…

Dali

Je suis acquise à la cause, ça n’est pas un mystère. Je l’ai même écrit : Sufjan Stevens, c’était l’un des meilleurs concerts de toute ma vie. Les attentes étaient d’autant plus grandes. Avant d’aller à l’Olympia, mieux valait n’avoir lu aucun live report des concerts des jours précédents, c’eût été gâcher le plaisir.

Parce que tout était bien là, dans la surprise : la mise en scène, les couleurs, les décors, les costumes fluos, les ongles qui clignotent et les chorégraphies. Quelque part entre Jean-Michel Jarre et Chantal Goya. Le génie en plus.

J’ai la chance d’adorer le dernier album de Sufjan. D’en préférer même ce qu’il y a, parait-il, de plus indigeste : cet “Impossible Soul” de vingt-cinq minutes, ce vocoder dégoulinant, ces beats auxquels il ne nous avait pas habitué. J’ai eu surtout la chance de l’avoir vu interpréter ces morceaux sans fioritures il y a deux ans – un show musicalement époustouflant – et de ne pas être frustrée, car à danser et gesticuler, on perd forcement un peu en qualité musicale, en harmonie et en finesse. S’il faut en avoir un, ce sera l’unique regret, et il a été bien vite oublié, occupée que j’étais à m’émerveiller sur les tenues de cosmonautes psychédéliques, à voir un Sufjan Stevens s’amuser comme un enfant et à écouter ses histoires (drôles) de phobies de télévision.

Non, ce qu’il y a de plus affreux dans ce concert, c’est qu’il faut bien revenir à la réalité : dans la vraie vie, les cotillons ne tombent pas du plafond.

9,4 sur l’échelle de Chesnutt. (L’échelle de Chesnutt mesure le degré de bouleversification des tripes. Elle a été établie à la suite d’un concert de Vic Chesnutt à la Cigale en novembre 2007)

François

Avant Sufjan Stevens, j’avais du mal avec les années 80. Avant, j’avais peur du fluo. Avant je détestais la macarena, et glisser sur un arc-en-ciel habillé en Bisounours eût été mon pire cauchemar.
Ce 9 mai à l’Olympia, j’ai assisté à un show extraordinaire, entre le Sun Ra Orchestra et Ulysse 31, absolument jusqu’au-boutiste dans la grandiloquence, l’ambitieux, le kitsch et le DIY. Comment le détester, c’était trop assumé… et immédiatement j’ai glissé sur la pente régressive de Sufjan, ce grand frère qui se serait assis à côté de moi quand je m’ennuyais devant le club Dorothée. Au-delà de la performance visuelle qui prendra immanquablement le dessus dans le discours des anti-néo-Sufjan, il y a eu une interprétation magistrale de l’album The Age Of Adz, chef d’oeuvre troublé tombé l’an dernier sur le coin de nos tronches (douloureux pour ceux qui attendaient un Illinoise 2, 3 ou 15). Les morceaux apparaissent mieux bâtis, plus nuancés, et toujours d’une richesse indépassable dans l’indie actuel. Mieux, les rythmes accentués et la décadence d’un funk post-apocalyptique – deux batteries, du synthé en pagaille, une section de trombones comptant un vague sosie de Polnareff dans ses rangs et deux choristes n’ayant pas peur du ridicule – fait quelquefois passer le disque pour une collection de gentilles chansons un peu pâlottes.

Sa prestation fut un rêve éveillé que je m’acharne à reproduire thérapeutiquement depuis en téléchargeant lives et vidéos de qualité variable afin que, l’espace d’un instant, je puisse revivre cette déferlante sonique et fluo qui m’a emporté lundi dernier.

Chryde

Avant ce lundi soir, j’avais vu Sufjan Stevens deux fois en concert. La première, c’était en 2005, au point FMR. Oh, c’était bien moins démesuré. Mais le souvenir le plus prégnant reste celui d’un artiste qui se lâche comme on ne l’aurait pas imaginé, d’un concert qui se termine en fanfare, avec des choristes en pom pom girls, et avec un Sufjan qui s’amuse comme un enfant. La seconde, c’était au Brooklyn Academy of Music en 2008 : il avait programmé l’intégralité d’une soirée consacrée à Brooklyn. Le line up était inattendu (incluant notamment une fanfare funk), et il était monté sur scène pour interpréter sur scène, avec St Vincent, une reprise de… Phil Collins à deux batteries. A la fin des concerts, il se baladait dans la salle, faisait des break dance, embrassait à pleine joues des adolescentes fan…

Qu’à l’Olympia, son spectacle fut disproportionné, flirtant sans cesse avec le kitsch, tournant à la fête folle, ce n’était pas une surprise. Oui, on aurait aimé plus d’Illinois, une miette de Michigan, un peu plus de Seven Swans que juste ‘Seven Swans’. Les morceaux de The Age of Adz sont pour certains laborieux, il les a parfois rendu encore plus lourds. Il a eu des danses ridicules, il nous a un peu trop expliqué qu’il était libre et son caprice manquait clairement de finesse. Mais la beauté, la richesse de ‘Seven Swans’ en ouverture et ce final incroyable ont atténué l’effet des maladresses, du too much. Je me suis moins ennuyé en 2h30 qu’en 45 minutes de nombreux autres concerts.

Enfin, il y avait quelque chose d’incroyablement touchant, le voir revenir après les folles 25 minutes de ‘Impossible soul’, après 10 minutes de vide, seul, en tee-shirt, et s’asseoir à son piano. Rincé, humble, gauche, trébuchant sur ‘Concerning the Ufo…’. Et je reste persuadé que même les plus grincheux ont sauté comme des gamins sur ‘Illinois’.

Ah, et entre nous, je n’ai jamais entendu un aussi bon son à l’Olympia. Respect.

Rockoh

Il y a eu une énorme méprise.

Lundi soir, ce n’était pas un concert de Sufjan Stevens à l’Olympia. C’était autre chose, qui se rapprochait par moment d’une comédie musicale abstraite ou d’une opérette moderne, d’une démonstration pyrotechnique ou d’une fête de fin d’année du lycée (établissement privé, à gros budget évidemment…). C’était un spectacle, avec beaucoup de démesure. Un peu comme Le Roi Lion : tu sais que ce n’est pas ta came, mais tes enfants t’ont convaincu et finalement tu passes plutôt un bon moment. Tu te fais surprendre souvent, tu t’émerveilles parfois et tu ressors un peu groggy… Pour Le Roi Sufjan Stevens, il fallait troquer kids contre ados, il fallait un minimum de compréhension des concepts de second degré et d’ironie. Et quelques notions de métaphysique aussi…

J’ y ai cru au début, “Seven Swans” jouée les doigts dans la prise (sinon comment expliquer tant d’illuminations et des mouvements incontrôlés ?), ce n’était qu’une fausse alerte, il allait ôter sa combinaison tektonik pour revenir au jean-basket. Mais non, The Age Of Adz, en long, en large, en travers et surtout en digressions. En Daft Punk multipistes, en prog rock revival, en barnum sci-fi, en arrangements infiniment complexes, en effets spéciaux un peu kitch aussi. En tout ce que je pensais que je détesterais mais que, finalement, j’ai sagement accepté. On n’assiste pas si souvent à des démonstrations techniques d’une telle intensité. Je me suis pris au jeu, conscient que je n’étais toujours pas près d’écouter ce dernier album, que j’étais venu sur la mauvaise tournée, mais qu’il aurait été de mauvaise foi de regretter d’être là.

A la fin, Sufjan est revenu jouer“ John Wayne Gacy Jr.” en solo acoustique. C’était beau, c’était ce que j’attendais en entrant dans l’Olympia deux heures et demi plus tôt, mais ça gâchait presque la fête, en fait. En tous cas, ça foutait le concept en l’air et paradoxalement c’est ce qui m’a le plus déçu…

DJ Barney

J’ai encore mal aux yeux mais je crois que j’ai aimé ça.

Avec un disque comme The Age of Adz grosse meringue dégoulinante de cordes, d’électronique et d’auto-tune craignos – mais aussi d’hymnes pop souvent brillants – pas question d’imaginer un instant retrouver Sufjan Stevens en formation classique, guitare-chant. Mais tout de même. Les ailes de cygne en entrée, les danseuses pas douées, les ballons et les confettis colorés, la fusée, les explosions sonores, les rubans de GRS, les costumes fluos piqués à une version gay de Tron… Ça faisait beaucoup et souvent beaucoup trop. À force de pousser le spectaculaire aux frontières du ridicule (frontière souvent franchie), et au passage de diluer certains titres déjà redondants de son dernier album, Sufjan Stevens ressemble de plus en plus à un Elton John déguisé en hipster.

À ceci près que je dois bien m’avouer que je m’y sentais assez bien, dans ce déferlement fluorescent, que l’envie mise dans les deux heures et demie de spectacle efface beaucoup d’éclaboussures grandiloquentes et que le groupe garde largement assez de second degré pour ne pas filer directement faire la première partie de U2 au Stade de France.

Sufjan Stevens a envie d’en faire trop et de crier au monde qu’il est liiiiibre dans son corps et dans sa tête, il nous fait sa crise d’adolescence sonore; ça lui passera. Là, il retrouvera un équilibre entre la force scénique et les réels besoins de ses chansons. Enfin, j’espère.

Photo du bandeau par Fabrizio Glorioso