La Blogothèque

Leçons de Cyminology

L’adage “populaire” voudrait que, chez ECM, on puisse acheter les disques les yeux fermés. C’est ce que j’ai fait avec As Ney

de Cyminology , il y a quelques années. Avec la conviction absolue mais assumée d’être un néophyte au bord d’un gouffre d’émotions, prêt à plonger, mais non sans craintes…

J’ai écouté ce disque, souvent, régulièrement. Mais je n’ai pas su tout de suite ce que je devais en faire. Je ne suis même pas certain d’avoir “su” l’entendre correctement. Comme s’il fallait “savoir” écouter une musique, disposer d’un décodeur pour la déchiffrer, posséder un mode d’emploi ou un guide pour ne pas risquer la faute de goût, pour percevoir ce qui “devrait” être perçu : les subtilités des arrangements, les savantes mesures employées, l’esthétisme des choix et l’élégance des partis pris… Un référentiel technique plutôt qu’émotionnel, l’antithèse de ce que doit être la musique pour moi. Mais, en l’occurrence, un bâton providentiel auquel se raccrocher en terre inconnue. J’y suis finalement allé un peu à l’aveuglette…

Cyminology, c’est une entité floue, berlinoise mais d’horizons variés : Cymin Samawatie est d’origine iranienne, le percussionniste Ketan Bhatti est indien, Ralf Schwarz à la contrebasse et Benedikt Jahnel au piano sont allemands. Et c’est d’autant plus problématique quand il faut trouver des adjectifs et un (des ?) style(s) pour qualifier ce qu’on écoute et apprécie. Du jazz ? De la musique contemporaine ? De la musique dite du monde ? Un hybride aux connotations forcément hésitantes ? Cyminology , c’est surtout une énième production de Manfred Eicher, l’homme qui a, le premier, enregistré le jazz comme de la musique classique, hors des traditionnels clichés des clubs enfumés, en supprimant les bruits d’ambiance, applaudissements et cris. C’est un disque ECM et c’est donc forcément aussi soigné qu’une œuvre de Keith Jarrett, Anouar Brahem ou Jan Garbarek, des références sophistiquées, qui forcent un peu le respect…

Le premier morceau, éponyme, de As Ney

, est une parfaite introduction. Il se développe en plusieurs temps, en des structures complexes autour d’une partition splendide et de vocalises magnifiques. C’est un transport d’émotions, un bref voyage virtuel en tapis volant. L’image peut prêter à sourire, mais c’est bien de çà dont il s’agit : de survol, d’altitude élevée, de paysages vus sous d’autres angles, une expérience presque spirituelle… Quelques minutes plus tard, le morceau final, “Ashkhaa”, lent, contemplatif et plein d’une souffrance sereine, boucle le voyage, en parfaite conclusion également.

Entre ces deux extrémités, les morceaux étaient moins évidents, pleins d’évocations indirectes, de détours obscurs, de clins d’œil incompréhensibles à mes oreilles, de références inconnues. Ils nécessitaient de la réflexion et je n’avais pas les bases pour la mener. Il m’aurait fallu quelques clés : savoir où se termine le jazz et où commence la musique contemporaine (et l’inverse), déterminer les limites entre l’improvisation de studio et l’écriture répétée cent fois, identifier ce qui relève d’une interprétation rigoriste, traditionnelle ou figée, et ce qui était de l’audace, de la témérité, du crime de lèse-majesté peut-être.
Je ne les avais pas et j’ai laissé mûrir quelques années. Jusqu’à la sortie du deuxième album de Cyminology chez ECM.

J’ai écouté Saburi

avec l’appréhension du fan que je n’étais peut-être pas. Le piano m’a rassuré d’emblée, la même sonorité, les mêmes musiciens, les familiarités plaisantes : Cyminology m’a embarqué pour d’autres voyages encore, plus précis et tortueux dans leurs itinéraires… C’est l’Orient réinterprété, connu ou fantasmé : sur As Ney

, Cymin Samawatie chantait des textes de grands poètes persans des siècles passés, sur Saburi

elle interprète les siens, des sortes d’haïkus inspirés de ses voyages en Iran. Une version urbaine des Mille et une Nuits en moins féérique, du jazz toujours qui se distingue par le délaissement progressif d’ambiances classiques pour des aventures en d’autres contrées plus inattendues : pops, brésiliennes… expérimentales évidemment. Par touches presque imperceptibles. Ou inexistantes mais bien imaginées…

Malgré des écoutes répétées et hypnotiques, je ne suis pas sûr d’avoir fait le tour de As Ney

et de Saburi

. J’ai des impressions, quelques intuitions, elles sont suffisantes pour apprécier, mais insuffisantes pour fondre corps et âme.
J’ai besoin de quelques années encore, d’un peu d’âge ou de sérénité, pour en comprendre toute l’envergure. J’ai aussi trois albums pré-ECM du groupe à découvrir. Tout un monde encore à explorer, d’autres gouffres dans lesquels plonger. J’y viendrai petit à petit…