La Blogothèque

Benoit Pioulard, la fin de la route

Mais quel con. Je ne comprendrai donc jamais rien ? Il avait pourtant tenté de me prévenir, Benoit. La fenêtre, la putain de fenêtre. Tel l’idiot qui fixe le doigt quand le sage lui indique la Lune, je n’y avais vu que des barreaux à cette fenêtre. J’étais enfermé. Ça en était là, ma vie. Une pièce exigüe dont la seule vue vers l’extérieur était obstruée, bouchée, encombrée de barreaux. La fuite, vers ailleurs, n’importe où en fait, c’était la seule solution. Benoît me disait de le faire, j’en étais persuadé. Sinon, pourquoi me montrer cette fenêtre ?

Dans sa mansuétude, il me donnait même la marche à suivre : ces bruits d’automobiles, cette colère lasse, semblable à un lundi soir d’hiver pluvieux sur le périph’… et au delà : l’autoroute. Alors je suis parti. Accompagné des klaxons, d’abord agressifs, puis qui se fondaient dans ce maelström ouaté à mesure que je m’éloignais de la ville. Cette atmosphère devenait peu à peu réconfortante.

Quand il s’est mis à chanter, j’ai entendu les incantations des sorciers du désert. Alors c’est la voie que j’ai suivie. Je suis parti dans les terres, sèches comme les crissements des cordes de guitare sous ses doigts. On la sentait cette sècheresse, en dépit de ces filtres qui semblaient mettre Benoit tellement à distance qu’on le croyait ailleurs que dans ce disque. Ou partout autour, en fait. Caché dans ce paysage sonore bruyant, ces nappes électriques brumeuses, ces larsens buissonneux. Il m’évoquait un Elliott Smith apaisé et mystique. Et dans une relation totalement symétrique, là où la peine qu’Elliott éprouvait à ma place me réconfortait, la quiétude de Benoit m’inquiétait. Et il y avait dans cet appel d’inconnu quelque chose d’étrangement confortable. L’attrait du danger sans doute. Je suis parti.

Le doute est venu rapidement, alors que les nuages s’étaient tout à fait dissipés. C’était la troisième piste du disque : “RTO”. Pas la moindre idée de ce que ça pouvait bien vouloir dire. J’y percevais une sorte de gaîeté. Enfin, non. Plutôt une note d’espérance. J’ai cru mal comprendre. Je ne comprends jamais rien de toute façon. J’ai poursuivi.

Deux pistes plus loin : “Tie”. Le vent s’était levé. Il soufflait si fort que je voyais se tordre les cactus le long de la route. Ça m’avait semblé de bonne augure, Benoit essayait de chanter plus fort sa prière aux esprits pour que je l’entende. Ou peut-être essayait-il simplement de me mettre en garde. Mais contre quoi ? Partir un jour de vent, ça ne me paraissait pas incohérent.

Dans mon aveuglement – ma surdité, plutôt —, j’avançais encore, presque enjoué, sur les rythmes légers de “Shouting Distance”. Là encore, j’avais tout compris de travers. Ce bruit trop proche, je voulais m’en éloigner alors que Benoit me disait de rester à l’écouter chuchoter. J’avançais. Quel con. J’entendais Benoît, mais ne l’écoutais pas. Je voyais les néons des diners de bord d’autoroutes alors que l’étrange arpège bourdonneuse de “Fluoresce” résonnait dans l’habitacle. J’ai eu faim.

Ayant accumulé par mal de conneries jusqu’à présent, il me semblait un peu vain de tenter de redresser la barre. Tout était fini de toute façon. J’étais parti, et Alice ne me pardonnerait jamais cette fuite. Et même si le doute s’était fait certitude, je n’avais qu’une seule issue, continuer à comprendre de travers ce que me disait Benoît. Appliquer point par point son programme, du moins tel que je l’interprétais, puisqu’il était trop tard. Prendre la mauvaise porte, me retrouver ailleurs, crucifié. Connaître mille morts. Périr par tous les feux. L’errance. La traversée de sept cercles du purgatoire, constamment insécurisé par l’avalanche de sentiments contradictoires que m’infligeait Benoît : la colère, la sérénité, l’oisiveté, la satisfaction, la douleur, le plaisir… Je ne me souviens de rien.

Et j’étais là, à cette table dans cette chambre aux murs ocre que je ne reconnaissais pas. « J’y suis », me dis-je. C’est le moment de traverser le fleuve. De cette nuit au diner à cet instant, j’avais perdu toute mémoire. Où était-on ? Combien de temps s’était écoulé ? Je n’en savais rien. J’aurais suivi la trame à la lettre, et m’y étais perdu. Ne me manquait qu’un sou sur la langue pour m’acquitter de la dîme envers Charon. Une silhouette se tenait pourtant devant moi, et hochait lentement la tête. Le visage aux yeux clairs de Benoît, très calme. Quel con. Je ne comprendrais donc jamais rien. J’y étais dans cette chambre. J’avais vu des barreaux sur cette fenêtre. Cette putain de fenêtre. Et j’avais négligé l’essentiel : le soleil qui pénétrait. J’étais parti parce que j’avais bien voulu partir, il n’y était pour rien. « C’est trop tard ? » lui demandais-je. Il ne répondit pas, et versa du café dans deux tasses devant nous. « Un dernier alors, j’ai de la route… »