La Blogothèque

Cheval Sombre, mon ami.

Une année à errer, à chercher le vacarme et la fureur coûte que coûte. Je me suis pris à rêver d’une chambre d’hôpital et d’un siècle de sommeil profond. D’une cohorte d’infirmières armées d’assez de sédatifs pour faire taire le moindre état d’âme. À tout jamais. Lorsque la lassitude a remplacé la rage, la seule vision du monde supportable reste le vide, le blanc, à l’infini.

Cheval Sombre a été le seul compagnon de chambrée tolérable durant ma convalescence. Non, la chambre parfaite plutôt, un cocon lénifiant dans lequel s’étouffent doucement les rêves de grandeur et de révolution. Un espace irréel où j’ai pensé un instant entrevoir la carcasse de Jim Reid. Comme revenue des terres obscures sur une monture d’ébène, le sac chargé de prophéties funestes.

Mirage, bien sûr, car Christopher Porpora,  l’homme derrière Cheval Sombre, n’a pas trente ans. Et pourtant, à l’entendre, on jurerait dur comme fer qu’il l’a connu, ce Royaume-Uni médicamenté jusqu’à la moelle, se remettant péniblement du punk. Peut-être parce qu’un fantôme de ces temps pas si lointains demeure tapi dans l’ombre, à la production.
Sonic Boom. Le vétéran, la Mère Supérieure. Troquant ici les cathédrales de reverb et le gospel opiacé pour la rythmique au compte-gouttes du cathéter. Pas de coups d’éclat, non, 33 battements par minute, c’est assez pour rester en vie.

Il serait injuste cependant de cantonner la musique de Cheval Sombre à ces références. Sous la mer statique sommeille le patrimoine trouble de l’Amérique des profondeurs. Celle-la même qui généra un demi-siècle de folksongs âcres et d’antihéros lessivés. Entre les lignes floues se profilent des ritournelles amères et des mantras vénéneux, de la trempe de ceux qui hantaient la discographie du regretté Elliott Smith. La tempête sommeille, comprimée quelque part au sein ces boucles viciées.

Pourtant, malgré le danger d’explosion latent, on s’abandonne tout entier. On se laisse séduire par la promesse faussée d’un lendemain meilleur. La léthargie prend le dessus et, comme on l’avait tant fantasmé, on ne pense plus à rien. Encéphalogramme quasi plat, le respirateur artificiel imite le bruit des vagues.

Oh il a bien fallu se réveiller un jour, c’était trop beau pour durer. Deux années ou quelques minutes se sont écoulées, je ne sais plus bien. Mais le disque tournait toujours sur la platine et la seule chose dont je rêvais c’est de retrouver cette sédation tronquée. Effleurer à nouveau cet état d’apaisement, aussi illusoire soit-il. À en croire le site de Picadilly Records, cela pourrait être pour bientôt.

(Merci à Nicolas pour le titre.)