Je ne suis jamais allée à Bristol, mais sincèrement, j’aimerais savoir ce qu’on y fume. Une herbe spéciale certainement, celle qui donne une vicieuse envie de semer le trouble, d’emmêler les fils bien ordonnés de l’art. Celle qui pousse à brouiller les pistes, à déplacer les cloisons, à emberlificoter le simple dans du compliqué tout en laissant penser que c’est facile.
Je commence à croire que Banksy, Tricky, Massive Attack, Portishead et les gamins de Skins ont le même dealer, tout comme Malachai d’ailleurs – Malachai avec un «ch», parce qu’ils ont abandonné le «k» de leur nom pour d’obscures raisons de droits.
Je ne vais pas mentir, je ne connaissais pas Malachai jusqu’à la semaine dernière. L’album traînait dans «Ma Pile A Écouter» (2004 – présent), cette fameuse tour de disques bancale où l’on entasse les trucs qu’on aimerait avoir le temps d’écouter tranquillement, mais qu’on finit par entendre au bureau entre deux mails et un mauvais café à quarante centimes.

Évidemment, j’ai craché mon café sur l’écran. Non pas que j’ai pris la claque de ma vie et eu envie de convertir le monde entier à la bonne parole de Malachai, non. Juste parce que j’ai été frappée par une question, encore sans réponse aujourd’hui : «qu’est-ce que c’est que cet OVNI ? ». Un peu comme quand j’ai découvert Apes & Androïds il y a deux ans, je suis restée sans voix, fascinée devant Return To The Ugly Side . Du rock ? Non. De l’électro ? Pas totalement. Du trip-hop ? Oui, mais pas que. De la pop orchestrale ? En partie. Qu’a pu bien passé par la tête de Gee et Scott, les créateurs de ce Frankenstein ? Qu’avaient-ils bu, fumé ou mangé pour faire un disque aussi inclassable ? En vérité, je n’en sais toujours rien, mais je n’en reste pas moins envoutée – je crois que dans le fond, ce qui me plaît dans cet album, c’est de ne strictement rien y comprendre.
Return To The Ugly Side – réponse tragique et cruelle à The Ugly Side Of Love que le groupe a sorti sur le label de Geoff Barrow de Portishead il y a quatre ans – est un disque complexe, certes, mais surtout, schizophrène : il ne s’agit pas d’un album, mais de plusieurs fœtus d’albums dans un seul disque. C’est un disque plein de recoins, une suite de petites pièces qui pourraient toutes devenir de véritables palais, mais qui, par un miracle encore inexpliqué, ressemble, en l’état, à un ensemble homogène. La force de Malachai est là d’ailleurs : bâtir, sur des fondations instables, la plus cohérente et solide des cathédrales pop, celles dont on ne remarque même pas les grands écarts musicaux tellement ceux-ci semblent couler de source. Malachai brise toutes les règles établies de l’harmonie. Il mène sa petite entreprise de construction-démolition avec soins et réussi à livrer une bâtisse édifiée avec des pierres que personne n’aurait songé à emboîter mais qui tiennent ici parfaitement.

Je me suis perdue dans Return To The Ugly Side – j’y suis encore complètement paumée d’ailleurs. J’ai vécu une épopée risquée dans “Monsters”, la symphonie d’ouverture très solennelle de l’album. J’ai sauté à pieds-joints dans la pop sixties de ’“Anne”. Joué à Blade Runner dans la flippante “Mid Antarctica (Wearin’ Sandals)”, invoqué une messe noire dans “Distance” et “HyberNation”, rompu avec un Bisounours dans “No More Rain No Maureen”. J’ai fait un tour de grand huit insensé, sauf qu’ici, comme dans Carnivàle , la fête foraine a une âme qui poussent les montagnes russes à vivre d’elles-mêmes, à changer de direction sans prévenir, à ralentir quand on pensait tomber et à prendre la grande descente à pleine vitesse quand on croyait être enfin arrivé. Return To The Ugly Side est d’une beauté épineuse, de celle qu’on a envie de toucher malgré le danger. Je m’y suis salement piquée.





Commenter