La Blogothèque
Mercredix

Gainsbourg, 35 ans déjà

Cela fait vingt ans jour pour jour, aujourd’hui, que Serge Gainsbourg a quitté ce monde. A l’échelle de la postérité qui lui est promise, c’est très jeune. Le Mercredix consacré au beau Serge commencera par une formule violente : le talent fondamental de Gainsbourg, celui pour lequel la planète entière le cite en visionnaire, s’est éteint à nos yeux quinze ans avant la disparition de Lucien Ginzburg.

En 1976, avec la parution de L’Homme à la tête de chou . Cela ne veut pas dire que les entreprises du personnage après ce coup de force n’étaient pas attachantes pour certaines, mais la musique que nous proposons ici est ancienne, ramassée sur la période 1958-1976. Elle nourrit la musique pop bien davantage que les disques de platine parus ultérieurement. S’il vous faut des repères dans l’avalanche de rééditions, s’il faut recentrer la carrière de Gainsbourg autour de dix albums fondamentaux (tous les autres sont dispensables à nos yeux), si possible en évitant les sentiers battus (pas toujours possible, hélas), ce Mercredix vous aidera peut-être à alimenter vos souvenirs.


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1 – “Ce mortel ennui”

Extrait de Du chant à la une ! , premier album (1958)

La première épouse de Gainsbourg, Lise Lévitzky, a révélé dans un document paru l’an dernier que cette chanson sur l’insatisfaction sexuelle lui était personnellement destinée. La Ve République venait à peine de naître, la France gaullienne n’était qu’un concept en gestation, et Gainsbourg publiait une chanson énonçant des désirs de pratiques couchées plus audacieuses, sur un fond jazzy qui rythmera sa carrière jusqu’en 1962. C’est un classique de la période (“L’Amour à la papa, tu vois, ça ne m’intéresse pas “, chantera-t-il sur l’album suivant). Le symbole de ce premier disque reste “Le Poinçonneur des Lilas”.

2 – “Jeunes femmes et vieux messieurs”

Extrait de Serge Gainsbourg N°2 , deuxième album (1959)

De très très loin, la chanson la plus “brassens-ienne” de la carrière de Gainsbourg dans le thème et l’écriture. Sur la pochette, le peintre maudit pose avec un revolver, symbole d’un sacré mal-être personnel, lié entre autres à cette laideur qui le prive (pour l’instant) des “jeunes femmes” attirées par l’appât du gain. Gainsbourg ne chantera que cinq ans plus tard la tentation du suicide (“Quand mon 6.35 me fait les yeux doux”). Le deuxième disque de sa collaboration avec Alain Goraguer, abrite “Le Claqueur de doigts”.

3 – “Les oubliettes”

Extrait de L’Etonnant Serge Gainsbourg , troisième album (1961)}

Fameux pour “La Chanson de Prévert” ou “Les Amours perdues”, le troisième album de Gainsbourg creuse le sillon des deux premiers disques, en “un peu moins cruel “, ose-t-il écrire dans les notes de pochette alors qu’il met toujours en scène une misogynie affichée dans “En Relisant ta lettre”. Sur le fond, Gainsbourg nage à contre-courant en insistant dans un genre en train de s’éteindre à petits feux. C’est peut-être le disque – et le morceau – dans lequel perce le plus l’influence de la chanson réaliste des années 30. “Bon pour la danse” programme en dépit du bon sens un sticker de la pochette… No comment’.

4 – “Intoxicated Man”

Extrait de Serge Gainsbourg N°4 , quatrième album (1962)

Dernier disque emballé par le son et les cuivres de Goraguer, dernier “25 centimètres” de la carrière de Gainsbourg, N°4 porte à son sommet le cycle jazz de sa carrière. Il écrira bientôt “La Javanaise”, comme un virage décisif. Alors très loin des exploits éthyliques dont il se rendra coupable plus tard, Gainsbourg commet pourtant ce superbe blues bien documenté sur les fonds de bouteille et les petits matins ruinés. Un clin d’oeil bien compris au “Je Bois” de Boris Vian, parrain de son début de carrière. Intoxicated Man sera le nom choisi par Mick Harvey, en 1995, pour titrer son premier album de reprises en anglais de Gainsbourg. Le second, en 1997, Pink Elephants , lui fait aussi référence.

5 – “Scenic Railway”

Extrait de Confidentiel , cinquième album (1963)

L’une des perles de l’album enregistré en trio avec les jazzmen Elek Bacsik (guitare) et Michel Gaudry (contrebasse). Gainsbourg, plus à poil et arty que jamais, pousse ses deux musiciens et sa propre écriture vers des audaces inimitables comme “Eleudanla Téïtéïa” ou “Chez les yé-yé”, un genre alors triomphant, mais dont il est plus loin que jamais. Un document très intéressant est disponible sur disques, celui de l’une des dernières scènes de Gainsbourg avant quinze ans d’abstinence, où il y interprète, avec ce trio, tous les standards cuivrés et rythmés de son début de carrière, notamment “La Javanaise”. Le thème de “Scenic Railway”, sur fond de fête foraine, est, sans surprise, le manque d’audace de sa partenaire…

6 – “Ces Petits riens”

Extrait de Gainsbourg Percussions , sixième album (1964)

Dernier disque avant l’ère “pop-pygmalion”, Percussions a la même cohérence intransigeante que son prédécesseur, dans une veine parfaitement opposée. Confidentiel était privé de rythmique? Toutes les chansons de Percussions tournent, au contraire, autour des rythmes africains, qui débarquent comme des ovnis sur les plateaux télés et les radios. “Ces Petits riens” est une petite pépite qui luit dans l’ombre d’aînées comme “Couleur Café”, “Pauvre Lola” ou “New York USA”.

7 – “Marilu”

Extrait de Initials BB , septième album (1968)

Gainsbourg a fait ses calculs et les délivre à la télé : s’il fait un disque très élaboré de douze chansons sous son nom, tout le monde s’en fout, mais s’il écrit pour douze interprètes différents, tous les morceaux seront des tubes et le tiroir-caisse retentit. Ce trou de quatre saisons dans sa discographie le voit distribuer les hits aux autres, entre autres à France Gall, et s’approprier en maître le son des swinging sixties (“Initials BB”, “Comic Strip”, “Bonnie and Clyde”…). Il chantera “Marilu” sur le plateau de Discorama, entre deux morceaux d’interview magnifiques de Denise Glaser. L’un des innombrables produits de “l’usine à sucettes” dont il revendique l’ouverture.

8 – “Je t’aime moi non plus”

Extrait de Jane Birking – Serge Gainsbourg , huitième album (1969)

Parce que c’est peut-être la mélodie la plus belle du monde avec “God Only knows” (et “La Javanaise” ?), nous n’avons pas résisté à la tentation de placer “Je t’aime moi non plus” dans cette liste. Elle y est légitime en tant que premier succès commercial de sa carrière, à 40 ans. Sur l’album du même nom, on trouve des bijoux de la même trempe (“Sous le soleil exactement”, “L’Anamour”, “les Sucettes”), et pas mal d’anecdotes qui font le nombre (“69 année érotique”, “Orang-outang”). L’histoire est connue : l’éditeur acceptait d’aller en taule, mais pour un 33 tours, pas un 45…

9 – “L’Hôtel Particulier”

Extrait de Histoire de Melody Nelson , neuvième album (1971)

Découper Melody Nelson en tranches, comme un vulgaire saucisson, est un sacrilège que l’exercice du Mercredix nous impose ici. Alors, quitte à aller vite, allons à l’essentiel : le conducteur de la Rolls emmène la jeune ado qu’il a renversée dans la “chambre de Cléopâtre “, théâtre des ébats scandaleux. Rappelons que le disque, devenu culte, depuis, fut à l’époque un bide commercial.

10 – “Variations sur Marilou”

Extrait de L’Homme à tête de chou , douzième album (1976)

Autre album concept, autre sacrilège de notre part, mais autre extrait long au parfum de scandale : “Marilou”. Dans un long poème sur fond de guitares, Gainsbourg nous raconte comment la shampouineuse qui habite L’Homme a la tête de chou “s’éreinte à s’envoyer à l’air”, “exhale un soupir au menthol”, “perdue dans un exil physique et cérébral” , “se coca-cole un doigt” . Avec son zip… RIP Serge. Et pas de bêtise ce soir.