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Stranded Horse : Flux et reflux

Stranded Horse apporte quelques amendements à son jeu, ses idées, sa façon de faire cavalier seul, sans lâcher le fil rouge d’un folk léger comme un astre et magistralement épuré. Humbling Tides succède à Churning Strides . Il en repousse les contours.

- Téléchargez ‘Shields’, issu de l’album

La première écoute s’évanouit sous un choc. Au coeur de Humbling Tides , se pose un objet totalement inattendu, un cousin du monolithe noir inventé naguère par Kubrick. Une prestance à couper le souffle, qu’on scrute avec des yeux à la fois émerveillés et peureux. A la septième plage de son deuxième album, Yann Tambour, alias Stranded Horse, reprend “What Difference Does It Make”. Ce morceau culte des Smiths, transformé en pur instant acoustique, est une secousse dont il faut prendre le temps de se remettre pour pénétrer dans l’univers des “Marées qui rendent humble “, peut-être le premier grand album de l’année. D’abord car le morceau enseigne qu’on peut reprendre du Morrissey en sortant de l’affaire à son avantage. Ensuite car le pouvoir mélodique exceptionnel de la chanson s’y révèle avec une grâce inattendue, soustraite à la rythmique nerveuse de Marr, Rourke et Joyce. Enfin, car naît un doute : est-il mauvais signe qu’une reprise se signale à ce point dans un disque original ?

L’hypothèse est un égarement… Il faut admettre que la reprise est un art majeur en chanson avec ce niveau de dextérité. Surtout : l’enveloppe cristalline des arpèges, des silences et des superpositions de Stranded Horse finit par fondre cette vieille chanson complice dans une œuvre dont il faut saluer encore une fois la pertinence et la rareté. Si Yann Tambour a pris quatre ans pour mettre de l’ordre dans ses carnets, sans rien faire qui ressemble à du bavardage (huit pistes dans l’album), c’est pour réaliser la chose la plus précieuse qu’on puisse demander à un artiste alors qu’elle est la plus difficile à atteindre : celle de la soustraction, de l’épure et au final d’une netteté très graphique.

D’autres cordes s’y frottent

Il y a une continuité entre les deux albums de l’ex-leader d’Encre, entretenue de façon bien comprise par la phonétique du successeur de Churning Strides . Un clin d’oeil qui nous renvoie à une nudité aussi intégrale ici que là (des cordes pincées, une voix qui surnage dans une économie de moyens), à deux langues (anglais et français) escortées par deux timbres encore très distincts même s’il faudrait nuancer (une voix aigue et faussement enrhumée pour l’anglais, un organe grave et posé le français). Le sens de la pause reste inné, digne des pratiques d’un Mark Hollis.

Mais s’il n’y a pas de rupture, il y a une évolution, une autre façon de respirer.Yann Tambour nous disait ceci, il y a trois ans, quand certaines de ces chansons étaient toutes fraîches mais suffisamment tentantes pour se chercher en public: “Ça se déstructure un peu. La kora m’a appris à faire des choses fluides, qui ne dépendent pas d’une rythmique figée, qui respire par rapport au tempo, je l’ai intégré dans mon jeu de guitare. Et mon jeu de kora commence à changer, j’insère des trucs plus syncopés, proches d’un jeu traditionnel .” Promesse tenue. Kora et/ou guitare ; tempo esquissé et généralement élastique ; fausses fins et vrais relances, le disque déverse sa force naturelle, piste après piste.

Lors de cette même rencontre, Yann Tambour nous disait aussi ne tenir compte de l’avis de personne dans son processus créatif, et si le mystère reste entier sur la paternité de toutes les idées, l’évidence s’impose que jouer collectif n’a fait que bonifier sa vision artistique. Carla Pallone (violon) et Joseph Roumie (violoncelle) se frottent avec justesse au soliste, quand Ballaké Sissoko reste un complice épanouissant là où il pourrait être une autorité morale encombrante. Ecoutez “And The Shoreline It Withdrew In Anger”, écoutez “Shields”, ne résistez pas à “Jolting Moon”, respirez “Halos”. Ecoutez la différence.

Crédit photos : Denis Sourdin