La Blogothèque

Peur de revoir Godspeed

Certains pourraient croire, naïfs, qu’on se rend forcément à un concert le cœur léger. Sauf quand il marque des retrouvailles, une résurrection, et passe après une déification. François a peur du concert de Godspeed You! Black Emperor, peur du concert de ce soir.

J’ai peur.

Peur que ce soit minable, peur d’un son foireux. Et surtout peur de m’emmerder, peur d’avoir tant idéalisé Godspeed, au point d’en créer un souvenir difforme, monstrueux, loin de ce qu’il n’a jamais été. Peur que les morceaux soient chiants comme cet « Albanian » bouffi, entendu en 2002 et heureusement jamais jeté sur disque. Peur de me voir, plus vieux de dix ans, avec en bouche le goût amer de la nostalgie remplaçant celui, sucré, de l’impatience.

Je frémis. Écoute frénétiquement les concerts échoués sur la toile depuis les 7 ans de disparition. Recherche compulsivement un autre, sur Internet, qui partage mes angoisses. Suis-je le seul à en avoir quelque chose à carrer ? J’ai besoin de la communauté, besoin de sentir la ferveur parcourir une foule, que j’imagine disparate, presque inattendue. J’ai besoin de ne pas être seul, idiot, à attendre Godot.

Sur un bootleg de « The Sad Mafioso », l’homme qui tient le micro éternue dans la partie la plus calme. Ça aurait pu être moi, l’éternueur, le fautif et en même temps celui enregistre pour les autres, le héraut terré dans un silence religieux depuis 2 heures pour ne pas, par la suite, entendre vingt fois le commentaire débile entre deux morceaux « Oh Sophie est pieds nus, c’est tellement sexy ». Un éternuement sec, la musique est suspendue, disparaît derrière cette intrusion désespérément humaine. (Sur d’autres concerts, les gens bavassent et s’en foutent, je les hais et je me hais de les haïr. Connard aigri).

Je réalise, réalise que j’ai payé cette place du 14 janvier plus chère que la somme des deux précédents tickets pour les concerts de Godspeed. C’était avant, quand la légende était vivante, et n’était pas encore une légende. Maintenant, le groupe est mort, il est devenue légende, et comme le psy, on ne s’explique pas le prix exorbitant. Mais on paye.

J’en dors plus, c’est pire que de revoir une ex, revoir un ex-groupe. L’engagement n’est pas le même, les plaies ont été faites à distances, je vais me confronter à des idées ridicules et pas à un quotidien trop réel. Il paraît que Godspeed se reforme pour sauver le monde. N’importe quoi, regarde quand ils sont partis c’était déjà tellement la merde. J’idéalise, je niaise, je me déteste et je tue le temps. Merde, c’est ce soir.

Photo de tête par day chokes night