La Blogothèque

Let’s Wrestle: music is my girlfriend

Euh… bonjour monsieur, excusez-moi de vous déranger… Est-ce que je pourrais parler à Alice s’il vous plaît?
(Raclement de gorge méfiant du papa.) Je vais voir si elle est disponible. Qui la demande?
– Nicolas. On prend le même bus pour rentrer du lycée.

On est en 1997, et le téléphone cellulaire n’existe pas. Inviter une fille au cinéma implique par conséquent de passer par l’appareil fixe parental. Donc de prendre ce genre de risque : tomber sur le daron. Ou pire, sur la petite sœur.

– Oui ?
– Alice ? C’est Nicolas, on prend le même bus…
– Oui oui, t’es un pote de Béatrice, je vois très bien.
– Oui, voilà. Euh… je me demandais si tu ne voudrais pas qu’on aille au ciné un soir.
– … Euh. Ouais, pourquoi pas. Tu veux aller voir quoi ?

(Question débile et pragmatique de fille du bus, à laquelle on n’a, évidemment, pas préparé de réponse.)

– Je sais pas trop… Will Hunting, ça a l’air bien, non?
– Ouais, pourquoi pas… C’est quoi la musique derrière toi, Sebadoh?
– Non, c’est Let’s Wrestle.
– J’aime bien.
– Je te ferai une cassette si tu veux.

On est en 1997 et évidemment, Let’s Wrestle n’existe pas. Sans doute les membres du groupe portent-ils encore des couches. L’événement marquant de cette année semble d’ailleurs être pour eux la mort de Lady Di, plutôt que la sortie d’OK Computer. En 1997, on copie nos CD sur des cassettes. Les albums sont faits pour. Comme ce double de Let’s Wrestle, dont chaque disque est prévu pour tenir sur une face d’UX-Pro 90 min. C’est aussi comme ça que l’on drague les filles, en leur faisant des compiles sur des cassettes, ou en leur copiant les galettes dans lesquelles on a claqué les 200 francs hebdomadaires que nous permet de retirer notre Carte jeune.

Arrêt de bus Centre ville – sous-préfecture, trois jours plus tard.

– Hé, salut Nico.
– Oh, salut Alice.
– Je ne savais pas que tu prenais le bus de 17h le jeudi.
– Ouais, je sors à 16h, mais j’ai traîné…

(En fait, on n’a pas du tout traîné, on a attendu 17h exprès, parce qu’on savait que la fille du bus, elle prend le bus à 17h, le jeudi.)

– T’écoutes quoi?
– Bah Let’s Wrestle… Le truc qui passait chez moi l’autre jour, quand je t’ai… euh… appelée. Tu veux une oreillette?

On est en 1997, et on a des Walkmans à cassettes, comme ceux que Sony a cessé de produire le mois dernier. Pluguées à nos walkmans, se trouvent alors des oreillettes, parce que les gros casques c’était has-been, c’était 1980’s. En 1997, on partageait nos oreillettes avec la fille du bus, et on écoutait le son minable de la bande magnétique divisé par deux, mais avec les têtes toutes proches. Ça faisait partie de la parade amoureuse : à un moment, la fille du bus qui a accepté l’oreillette pose sa tête sur notre épaule, et en cours de chanson, on pouvait essayer de prendre sa main. Si elle ne la dérobait pas, on pouvait tenter de l’embrasser à la fin de la chanson. D’où l’importance du choix du morceau.

– Attends, je vais mettre la suivante, Gettin’ Rest.

– …Tu veux toujours aller au ciné?
– Je voulais déjà avant que tu m’embrasses crétin, je vais pas refuser maintenant.
– Euh… Oui, bien sûr. Demain soir?
– Ok. Tu me feras une cassette alors?
– Prends celle-là, moi j’ai le CD, je m’en referai une.

On est en 1997, et on est maladroit, parce qu’on est déjà un garçon. On prononce des phrases niaises avec une voix fausse comme celle de Lou Barlow. On a des gestes aussi gauches et lourds qu’une ligne de basse de Pixies. On en fait trop comme une guitare de J. Mascis. On fait trop long et pas précis comme une chanson de Pavement.

Et Let’s Wrestle, c’est tout ça. Let’s Wrestle conclut parfois ses phrases par «ohohohohoh nanana» parce qu’on ne sait pas toujours quoi dire. Let’s Wrestle bidouille de jolies mélodies un peu bancales, et les fragilise encore avec un chant qui zigzague autour de la limite entre l’extinction de voix et la fausseté. Mais toujours dans une absolue décomplexion, et une nonchalance plus flemmarde qu’arrogante. Let’s Wrestle a des guitares qui vivent leurs propres vies, parfois à côté de la chanson, mais qui au final racontent la même histoire. Let’s Wrestle est toujours un peu brouillon, un peu foutraque, parce que la perfection, c’est bon pour les adultes. Let’s Wrestle fait parfois «tatapoum», parle de rixes et de destruction, mais n’est jamais méchant. Et Let’s Wrestle est à la fois joyeux et mélancolique, parce que c’est comme ça qu’on était cool en 1997.

On est mélancolique aussi et surtout parce qu’en 1997, on a 16 ans. Alors les histoires, même les plus belles, durent un mois. Puis un jour, la copine Béatrice transmet une lettre à la pause de 10h dans laquelle il est question de «je t’apprécie, mais bon» de «c’est pas toi, c’est moi» et de «faire une pause» . Et «faire une pause», ça veut déjà dire, et ça voudra toujours dire qu’en vrai, c’est fini. Mais il reste les disques. Celui-là n’est pas là en 1997, mais si ça avait le cas, on aurait longtemps écouté Getting Rest en se disant «c’était notre chanson, avec Alice». Alors il reste Music is my Girlfriend, pour se persuader que tout ça n’a pas la moindre importance. Et c’est faux. Parce qu’on est en 1997, et que déjà, les filles, elles font chier.