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Caribou, une longueur d’avance

Une tournée sans fin qui repasse par la France aujourd’hui et les tops de fin d’année qui pointent au loin. Soit deux bonnes raisons et/ou excuses pour sortir enfin une interview de Daniel Snaith, alias Caribou, réalisée en mars au moment de la sortie de son cinquième album, le grand Swim. Mon disque de l’année, seul et loin devant.


Il est difficile de parler d’un disque aussi dense et changeant que Swim, cinquième album de Caribou. Furieusement dansant un jour, confortable et apaisant le lendemain, il se plie aux envies sans montrer de limites autres que l’imagination qu’on veut y mettre, ne s’impose jamais frontalement et distille patiemment ses recoins aquatiques et ses astuces de mixage – basculement du son de gauche à droite, disparition et réapparition sous une forme transformée… Le disque s’est imposé instantanément pour moi comme un classique de cette année 2010 qui s’achève. La relation est charnelle avant tout, mais Swim est aussi une création brillante. C’est le disque d’un type qui semblait jusque là ne rien faire au feeling, en mathématicien qu’il est, et qui décide de se laisser porter par les mouvements de son corps, juste pour voir. Comme un sujet d’étude, pour savoir si ce corps rarement chahuté a des choses à dire, lui aussi. Swim est le disque d’un geek qui s’est mis à sortir en boite, mais qui tient encore à analyser l’effet de ces nouvelles basses et pulsations sur sa pensée.

J’avais rencontré Daniel Snaith à l’époque de la sortie du disque, mais l’interview est restée dans un tiroir faute de temps pour la mettre en forme. Puisque Caribou repasse par chez nous et que la cohorte de bilans de fin d’année ne devrait pas trop tarder à pointer son nez roboratif, la voici en guise de bilan personnel. C’est probablement un peu prématuré, mais mieux vaut tôt que jamais.

Il y a eu un moment de rupture précis entre Andorra et Swim ? Les deux disques sonnent de façon très différente.

Le processus a été assez bizarre… Depuis plusieurs années, je me suis intéressé, ou plutôt j’ai recommencé à m’intéresser à la dance music, à aller en club pour danser, faire de plus en plus de sets en tant que DJ. Mais dans ma tête, il était clair que Caribou était une chose et cet amour des musiques de club une toute autre chose. J’ai eu envie d’en créer à mon tour, mais comme un projet musical clairement séparé. Bien entendu, ça n’a pas fonctionné et tout s’est mélangé. Très rapidement, je n’ai pas été capable de dire quel morceau appartenait à chaque domaine, et c’est pour moi la chose la plus intéressante. Finalement, j’ai réalisé que toutes ces chansons étaient une facette différente de la même musique et que ça n’avait pas de sens de les diviser en deux parties.

L’influence d’Arthur Russell vient assez rapidement à l’esprit à l’écoute de Swim, tu l’as écouté lors de l’écriture?

Absolument. C’est quelqu’un de très important pour moi aujourd’hui. Je me souviens parfaitement de la découverte de World of Echo quand il est ressorti, je crois que c’était en 2004. Il y a certains disques dont on se souvient de la première écoute. On se souvent même précisément du lieu où l’on était, de ce que l’on faisait. J’avais entendu quelques-unes de ses productions disco avant, mais pas le reste de son univers. Il est devenu une inspiration pour tant de raisons… Il est au croisement de la dance music, du classique du XXe, de la pop et de la folk; de tous ces mondes. Et, parce qu’il était quelqu’un de très à part, il ne colle avec personne. Il est Idiosyncratique: il génère ses propres réponses musicalement. Il a aussi été essentiel dans la définition du son que je voulais donner à ce disque, avec ces éléments qui entrent et sortent du mix. Ça ne vient pas seulement de lui, mais aussi d’autres productions post-disco, quand des gens ont commencé à faire des choses bizarres avec cette musique.

Ça reste compliqué de concilier pop et musique dansante?

Ce n’est pas difficile d’être excité par ce genre de musique, mais je crois que les musiciens qui en créent ne le font pas volontairement. Arthur Russell pensait peut-être que sa musique collerait en club, mais finalement c’était trop bizarre même pour cet environnement ouvert de l’époque, à New York. J’étais également partagé par ces deux côtés pendant l’écriture. Il y a quelques chansons sur Swim, comme Bowls et Sun, que je jouais dans mes DJ sets depuis quelques années et qui collaient totalement en club. Même si Bowls, par exemple, c’était par accident à mon avis. C’est ça le truc au final: la musique de danse que j’aime le plus est la musique dansante par accident, parce qu’elle a un élément qui va lui faire toucher son but sans jamais pouvoir le prévoir. J’aime pour cela des gens comme Ricardo Villalobos, Theo Parrish, Burial, qui font des choses uniques avec l’idée d’une musique qui se danse. Quand tu as un élément rythmique qui accroche, le reste t’appartient.

Cette tendance était déjà là dans un sens à l’époque d’Andorra ?

Je pense, dans quelques morceaux. C’est difficile à dire, parce que la dance music a toujours été là pour moi en fait. Le dernier morceau d’Andorra, que l’on ne joue jamais sur scène, je pense que c’en est. Mais les gens y entendent du Soft Machine… Plus largement, il y avait déjà des gens qui dansaient lors de nos concerts à l’époque!

Entre les deux albums, il y a surtout eu ce concert du Caribou Vibration Ensemble lors des ATP des Flaming Lips à New York. Quelle place a eu ce projet très ambitieux?

Swim était aux trois quarts abouti à l’époque. Du coup, ce concert a fini par être la fin d’un chapitre, et c’est ce que je voulais. Je ne voulais pas y jouer de nouveaux morceaux, je voulais jouer ceux d’Andorra, parce que je les ai toujours rêvés avec un grand groupe. Ils sonnent comme ça. Par contre, je n’avais pas du tout anticipé la façon dont ce concert influencerait l’album que j’étais en train de finir. Il y avait notamment quatre cuivres, quatre jeunes musiciens free jazz de Toronto, des amis d’amis. Pendant les répétitions, il est devenu évident qu’il fallait qu’ils jouent sur ce qui est devenu Swim . J’ai toujours eu envie de ça, ça fait partie de la musique que j’aime: le free jazz spirituel de la fin des années 1970. Luke [Lalonde] de Born Ruffians était également présent. On se connaît depuis longtemps et on a pas mal tourné ensemble, mais je ne pensais pas travailler directement avec lui. Et puis, encore une fois pendant les répétitions des ATP, j’avais une de mes chansons en tête, Jamelia , dont la voix ne me satisfaisait pas. En entendant Luke chanter, je me suis dit qu’il serait parfait.

Pour continuer sur les personnes qui entourent Swim et qui étaient présentes aux ATP, le disque a été en partie mixé par Jeremy Greenspan de Junior Boys. C’était un pas direct vers plus un langage plus club?

C’est la première fois que je ne mixe pas un disque à la maison. Je l’ai mixé dans deux endroits: la moitié au Pays de Galles avec David Wrench, qui avait déjà mixé Melody Day ; puis avec Jeremy, qui était aussi là aux ATP. On a grandi dans la même ville au Canada et il m’a toujours influencé. Vers 2005, les deux Junior Boys ont été les premiers à me faire écouter du cosmic disco, de l’italo disco et toutes ces choses que je ne connaissais pas auparavant. Jeremy fait partie des gens avec qui j’échange beaucoup de musique. Pour Swim , je l’ai choisi parce que je sais qu’il comprend très bien comment la dance music fonctionne techniquement, comment tout ça s’organise. Mais son influence est présente depuis des années en fait, y compris dans ma façon de chanter.

Four Tet était également de ce concert, et lui aussi est allé plus nettement vers une musique de dance ces dernières années. Il y a un lien dans votre évolution commune?

Il n’est pas sur le disque, mais Kieran est un ami très proche qui vit juste au bout de ma rue. Du coup, après ma femme, il est la première personne qui entend ma musique. C’est à lui que je m’adresse pour avoir un avis totalement honnête. Donc il a été crucial dans le sens le plus naturel: la personne avec qui je partage le plus la musique, c’est lui. Si je vois une vidéo d’un vieux concert de Coltrane, je l’envoie à Kieran. S’il trouve un remix de Carl Craig, il fait pareil… Donc, le fait qu’on se soit intéressés au même moment à la dance music n’est pas une coïncidence du tout.
Il a mixé au Plastic People pendant longtemps, et très souvent je me forçais à finir une chanson pour qu’il la joue, histoire de l’entendre sonner sur un bon système sonore. De la même façon, j’ai testé Love Cry en premier en DJ set.

Le Plastic People (menacé de fermeture à l’époque) est un endroit important pour toi?

J’espère vraiment qu’il ne fermera pas, c’est un endroit à part à Londres. C’est très petit, mais ils bookent des choses qu’on n’espérerait jamais, comme Theo Parrish. C’est presque le seul endroit où il a joué ces derniers temps, chaque mois il prenait l’avion pour venir jouer au Plastic People. C’est un endroit parfait, totalement noir, le son est incroyable, très chaud, pas comme dans d’autres clubs où le son est coupant. Il y a un feeling très dub et les gens y vont vraiment pour la musique. Ce n’est pas un endroit à la mode.

Pour revenir à Swim , tu as réellement appris à nager pendant la composition de ce disque?

Oui. Mon problème, en fait, c’est que je n’arrivais pas à respirer correctement. Il fallait que j’ai la tête hors de l’eau. Je n’avais pas peur de l’eau, mais je ne nageais pas parce que je n’y prenais pas de plaisir. Puis, j’ai pris des cours l’année dernière, juste au moment où je commençais à travailler sur le disque, et je suis devenu obsédé par la nage. C’est l’explication naïve du titre, que j’ai également choisi parce qu’il colle aux envies d’une musique très fluide qui sont venues au même moment. Comme la musique d’Arthur Russell ou de James Holden.

C’était le point de départ du disque, cette idée de son?

Oui et c’est inhabituel pour moi. Je n’ai jamais de point de départ… Ou si je pense que j’en ai un, je fais quelque chose de totalement différent au final. Mais cette fois, l’idée est venue à partir de la dernière chanson d’Andorra . La grosse influence, là, c’est la musique de James Holden, qui a ce genre de fluidité. Pour cela, il faut dénuder un morceau, lui enlever des éléments rythmiques. Il y avait là tellement de potentiel que, quand j’ai fini Andorra , je savais que je voulais aller dans ce sens. En plus, ce morceau a été le dernier enregistré pour l’album, donc c’était vraiment la fin de quelque chose et le début d’une autre chose. Dans la foulée, on est partis en tournée et je n’ai pas composé de musique pendant un an; donc il y a eu une séparation très marquée. Mais c’est amusant de voir que j’ai repris quasiment à l’endroit où j’avais arrêté.

Tu écoutes de la musique quand tu nages?

Non. Mais ça me donne envie! L’une des idées de Swim , c’est cette sensation qu’on a quand on sort la tête de l’eau, le son qui se transforme.

Tu as eu la crainte que cette idée devienne un système?

Il y a certaines chansons qui possèdent plus cet élément aquatique que d’autres. Mais ça tient plus de la sensation au final, je pense. Je n’en ai pas fait un concept, je ne veux pas imposer une idée. C’est davantage quelque chose qui va et vient.

Tu penses que les mondes pop et électroniques, la dance music, sont totalement décloisonnés aujourd’hui?

Oui, je pense qu’il y a une connexion directe. C’est déjà arrivé avant, dans les années 1980, l’histoire de la dance music est longue. Mais ce qui n’est pas tant arrivé, c’est que des gens écoutent tant de choses différentes. Les goûts des auditeurs se sont tellement ouverts. C’était le cas avant chez certains et chez les musiciens. Carl Craig écoute du métal, des groupes indé écoutent beaucoup de hip-hop, etc. Mais aujourd’hui, ce sont des gens qui ne sont pas impliqués dans la musique qui abattent les frontières. C’est super pour moi, qui suis le genre de gars qui vit entre tous les genres de musique!

Tu aurais pu connaître tant de choses à ton âge il y a 20 ans?

Techniquement non, mais musicalement il y avait au début des années 1990 un courant qui prenait la dance music pour en faire autre chose, comme l’a fait The Orb. Il y avait une envie de brouiller les catégories, déjà. Pour ma part, comme je n’ai pas grandi dans une scène, puisque j’ai grandi au milieu de nulle part, je n’avais pas à écouter du punk de 1977 ou je ne sais quoi comme si j’avais grandi à Londres. Il n’y avait personne pour guider mes goûts, personne pour dire quoi que ce soit. Donc, si j’écoutais un disque de Juan Atkins et un Yes dans la foulée, personne ne me disait «tu ne peux pas faire ça» . C’est comme ça que mes goûts ont toujours fonctionné: un gros bazar qui se mélange.

Photos:

- Bandeau: Ricardo Scholz
- Piscine: Macwagen
- Live: Mister Scratch
- Clavier: Auboutduchemin.net