La Blogothèque

À quoi sert la musique sinon à se coller des berlues magistrales?

Quand il a été temps d’enregistrer La Langue, il y avait déjà «belle lurette» que Sing Sing et Eloise Decazes échangeaient des disques avec Mocke, le guitariste d’Holden. Ils l’avaient choisi pour réaliser ce premier disque d’ARLT, autrement dit, dans la bouche de Sing Sing, ”débroussailler nos envies, préciser notre son, faire de nos contradictions des forces, allumer des lampes“.

On y trouve pêle-mêle du jazz, du folk, du garage. On voyage à rebours de Smog à la musique médiévale, en passant par la chanson française alambiquée et de la pop monacale, tant et si bien qu’à première vue ça pourrait faire un peu catalogue. Si on veut bien croire que tout cela a longuement infusé dans la théière où a été enregistré La Langue, il semble facile de s’y perdre. On devinait évidemment que c’était plus complexe que ça. Quand Sing Sing nous a écrit, ce fut comme un aperçu inédit sur la tectonique de leur inspiration, et cette jolie façon qu’ils ont de regarder derrière le papier-peint et les étiquettes.

“Ce merveilleux bousin est comme une somme hérissée de langages variés, certes a priori contradictoires mais entre lesquels nous pouvions petit à petit deviner, pressentir des passages secrets, des galeries souterraines, des parallèles étonnants”. Et surtout, “il ne s’agissait pas d’en revendiquer ouvertement-et formellement-l’influence (ce qui serait revenu à porter des habits trop grands pour nous). Mais des fantômes avaient pondu quelque part en nous, et micros ouverts, il s’agissait maintenant de casser les œufs.

Visite en diagonale, donc, dans les pas et les oreilles de ce joli duo.

1. Smog - “The Morning Paper”

Pas besoin de faire un dessin.

2. Brigitte Fontaine et Jacques Higelin – “Cet Enfant que je t’avais fait”

Pour le dialogue absurde, terrifiant et cocasse, la mélodie à cœur fendre, les arrangements de Vannier qui sait faire copuler le savant, la variétoche, l’incongru qui stupéfie. Parce que c’est une œuvre de fantaisistes, presque une pochade et qu’au final on en sort bouleversés (cette façon solennelle de débiter des choses qu’on a écrites en rigolant). Te laisse dans le froid tout nu et puis s’en va.

3. The Incredible String Band – “Swift As The Wind”

Paire de sales hippies teigneux besogne poignée d’accords hirsutes et projette comme mauvais sorts, loin devant, harmonies vocales garanties sans sucre. Fait les poches à tous les folklores en même temps. De la possibilité d’un psychédélisme sec.

4. Washington Phillips – “Paul & Silas in Jail”

Du gospel brut, où un instrument céleste bricolé maison convoque le cosmos sans la ramener pendant que la voix suce du gravier. Il y a cette délicatesse et cette rugosité, toi tu vois bien quel bon ménage ça peut faire.

5. Ivor Cutler – “Baby Sits”

Un grand poète poignant et facétieux dont les petites mélodies à ressort cassé vous font pour longtemps du vélo dans la tête.

6. The Monks – “I Hate You”

La formidable idiotie militante des Monks. On y entend des restes de carlingue de la locomotive humaine Bo Diddley, un truc pré-Sister Ray en plus marrant, les transes à venir du Krautrock, les éructations de The Fall, la messe dans un monastère Dada. Écouter ça fait comme se branler sur une prise électrique.

7. Dick Annegarn – “Le Roi Du Métro”

Déjà il y a cette façon de foutre la tête de la chanson française dans son propre cul, quoi. Et qu’en plus ce soit un geste d’amour. C’est gourmand, virtuose, décentré, tout patraque. Il y a chez lui de la ‘pataphysique et du blues, de la chanson pour enfant, du gai savoir, des territoires à foison qu’il se garde bien de coloniser (on ne fait pas pipi sur ce qui ne nous appartient pas). Et que dire de cette voix noire agile et pataude de gros ogre ivre de miel fermenté, de cette guitare encyclopédique, tellement gracile et viandarde pourtant? On le voit parfois comme un Jarry merveilleusement corrompu dans la chansonnette, d’autres fois comme un cousin francophone de Kevin Ayers. On va encore nous dire qu’on compare l’incomparable mais à quoi sert la musique sinon à se coller des berlues magistrales ?

8. Albert Ayler – “Spirits”

L’innocence et l’euphorie des pionniers (Louis Armstrong, Duke Ellington, les orchestres anonymes du sud), la simplicité des comptines, le comique des musiques de cirque, tout le poignant du blues mais aussi la fin d’un langage, la mélancolie, la destruction des choses aimées. C’est sincère comme avant la chute et désemparé comme après. Bruissant de spectres, aussi. C’est joyeux à la façon de ces pétaradants offices funéraires de la Nouvelle Orléans. C’est le Jazz qu’on met en terre.

9. Van Dyke Parks – “Widow’s Walk”

Issu d’un album entêtant (Song Cycles) qui sonne à la façon d’un labyrinthe. Il faut y chercher son propre chemin. L’ architecture semble illogique, très pop et pourtant pas confortable pour un rond (on retrouve ça dans certaines petites pyramides des Kinks, sur l’album solo de Mayo Thompson ou chez Syd Barrett). C’est malicieux, c’est égarant.

10. Eliso Melis – “Fiorassio” (The Secret Museum of Mankind)

Il y a dans les quelques volumes de cette collection d’enregistrements ethniques de quoi rêver debout pour des lustres. Dans nos oreilles de blancs becs dit modernes, c’est un charivari pas possible. Une source intarissable de rêveries, de formes insolites, d’expérimentations naturelles, un dépaysement total où se rénover les tympans, les désentraver en les privant de leurs habitudes et de leurs émotions prêtes à porter (on a trop tendance à aimer ce qu’on reconnaît avant d’aimer ce qui nous étonne). On réapprend ici le sens de l’inouï.

11. René Clémencic Consort – “In Taberna Quando Sumus”

Chansons à boire et à baiser du Moyen-Age, issues du Carmina Burana originel (le premier qui évoque Carl Orff va au coin). Opte pour le vivant, le charnel, loin du musée. Ce sont d’austères appels à l’allégresse. Comme quoi on peut.

12. John Jacob Niles – “The Hangman”

Collecteur patient d’antiques rengaines rurales c’est aussi un troubadour du genre histrionique. Pour qui se laisse aller au charme des voix venues d’ailleurs (ne croirait-on pas entendre parfois un Tim Buckley des montagnes ?) et des instruments artisanaux bizarrement accordés, ce type est un vrai cadeau du ciel. Toutes ces vieilles chansons réinterprétées avec tout le sens du grotesque et du danger sont plus saisissantes que ce qu’on entendait souvent à la même époque dans les rangs parfois laborieux des étudiants en revival trad. Ici le folk est insalubre et coupant. Une vraie belle façon de sentir la mort vous faire des bisous sur l’oreille rien qu’en appuyant sur « play ».