C’est un vendredi ni triste, ni fou de douleur, ni même énervé, juste contrarié. Replet de contrariétés, certaines évidentes et d’autres sans doute plus diffuses. Maussade, je rêve de fuir cette pluie mesquine et froide. Je voudrais effacer pour un instant, pour un instant seulement, le bitume troué, les murs qui jaunissent, les heures d’affluence, l’appartement trop petit, les servitudes consenties, les réveils ratés, la plomberie défectueuse, les cafards du voisin, la bouffe sans saveur, les prix qui grimpent, l’électroménager neuf qui tombe en panne, la grande tante qui tombe en panne, le métro qui tombe en carafe, le corps qui tombe en vrac, l’inspiration qui se carapate, le bruit des travaux, le cri des voitures, les pleurs des mendiants, le regard des junkies, les implorations des gens qui ont trop froid, les heures qui passent trop vite, les heures qui passent trop vide, la peur de me tromper, la peur d’avoir raison, les caprices, mes caprices, les obligations, la bienséance, les impôts à payer, les petites trahisons à faire payer, les grandes qu’il faudra bien oublier, les formulaires à renvoyer, les coups de fil à la sécurité sociale, les courriers de l’avocat, les manipulations chez l’ostéopathe, les manipulations dans les journaux, les pages politiques des grands quotidiens, les effondrements quotidiens, le déclin de l’empire occidental, la chute de la maison républicaine, et tous ces gens qui sont trop loin.

Je voudrais voir la mer. Je voudrais voir la neige, la sentir doucement céder sous mon poids. Je voudrais le chant des oiseaux. Et puis ce qui va avec, évidemment : de l’espace, une perspective, une ouverture. Il pourrait faire moche, même, du moment qu’on puisse voir plus loin que le bout du nez de son voisin. Du moment que le voisin ne soit pas là, juste sur mes pieds. On pourrait faire un feu, et se réchauffer à sa maigre flamme, en regardant dehors des éléments déchaînés mais pas hostiles pour un sou. Juste trop grand pour nous. On se sentirait petit. On se sentirait mieux.
Parce que c’est égaré dans les marges et dans le clair-obscur que dessine ce piano grave et joueur, sombre et facétieux, auprès de mon feu qu’il fait bon dormir.
- Nils Frahm sera le 28 novembre à Bruxelles avec Peter Broderick (découvert chez l’ami Dumez) et Ólafur Arnalds.
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- Photo par Tenoot
- Bandeau : LIFE





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