La Blogothèque

Les Etreintes de l’aube

Été 2010 : j’ai vécu le soir, traversant Paris sur mon vélo à travers les boulevards, sautant d’apéro en dîner, pour m’échouer dans les canapés mous de salons inconnus, humant l’air chaud des lourdes soirées d’été qui gonflait les rideaux, poussés par une légère brise. Dans ces salons parquetés, il y eut des rencontres, lorsque tout le monde avait finit par déserter la pièce, les conversations se perdant dans la cuisine, et que la playlist tournait en mode automatique. Des rencontres sur fond de Black Keys.
Pour certains, établis et déjà repus de bien des choses, le sexe est devenu une routine plus qu’une exploration, une honorable activité qui fait oublier les petites contrariétés du quotidien, un dérivatif aimable et policé. Mais les Black Keys tracent l’empreinte de la moiteur, du sexe suant et de l’étreinte sauvage, une certaine idée d’une sensualité lascive, une impulsion primale venue du cerveau reptilien ; l’essence même du plaisir.

«Let me be your everlasting light

I’ll hold and never scold

In me you can confide

When no one’s by your side»

Brothers , leur dernier album, fait de guitares crasses et d’une production façonnée au groove, est un coup de rein lascif dans nos petites existences. Ces soirées estivales avaient le goût de l’éternel recommencement, d’une histoire que l’on connaît par cœur, remise cent fois sur la table. Ce gros roulement de basse régulier qui ondule du bassin, imperceptiblement, guide les corps qui se rapprochent. Une danse des aimants, à toi à moi, se jaugeant et feintant l’évitement alors que l’attraction est inévitable. Du blues rock cradingue par endroits, davantage encore que du Jon Spencer – ce qui vous pose tout de même un groupe. Et dans ces salons, perdues pour la nuit, deux formes se rapprochent avec une précipitation retenue du bout des tendons, les muscles bandés tout entier dirigés vers une indécence contrôlée. Dans Brothers , il y a tout cela ; ce disque narre une histoire terriblement charnelle, il s’écoute un peu éméché, à l’heure où les mains agrippent plus qu’elles ne caressent et où, de conversation, il n’est plus vraiment question. On sait d’avance comment cela va se terminer, dans des draps froissés et le souffle court. Avec déjà en tête ce putain de «Too afraid to love» à crever de langueur.

On y dépasse la simple chronique blues d’avant 1970, l’art de Dan Auerbach et Patrick Carney est de révéler Brothers comme un disque de propos, doublé d’une part terriblement efficace de groove. Il faut bien un album entier pour parler de ces petits matins de doutes, le nez dans le bol de café, dissimulant mal l’envie de nous carapater le plus rapidement possible. Parce que ce n’est pas possible, pas maintenant.

En quelques morceaux, les gars d’Akron vous dessalent et narrent les petits arrangements avec sa conscience, battue par les lâchetés ordinaires et les désirs impulsifs. D’une étreinte sauvage et fugace aux promesses de l’aube, on y constate autant de forfanterie que de complainte. A la différence des Walkmen et de leur You & Me , les deux garçons usent d’un discours direct pour dessiner la passion et l’indécision. Et c’est la véritable qualité de leur disque.

La production flatteuse fait prendre l’épaisseur au blues rugueux des trentenaires, un blues qui pue le sexe, ce petit quelque chose de vicieux, de déchirant, de séduisant aussi. Dan Auerbach conserve un nonchalance désabusée dans le phrasé, qui d’une intonation ou d’une inflexion, reprend plus de vigueur et rassure : tout n’est pas perdu, on peut encore la sauver cette histoire, crois-moi.
Mais, au fond, tout tient dans la manière qu’a Patrick Carney d’imprimer à son tempo de batterie une tension lascive. Avec lui, et quand bien même on se sépare, on le fait de la meilleure manière, on s’aime comme on se quitte. Un dernier pour la route, en somme. Et j’imagine très bien dans ce tempo, métronome de nos passions, l’ambivalence du sexe et des sentiments. L’indulgence qu’on s’accorde à soi-même face aux doutes, aux écarts. Nous ne sommes sans doute pas les hommes d’une seule femme ; elles ne sont pas nôtre par delà les temps.
Nous sommes des infidèles contrariés, prenant goût à l’indécision. Brothers est ce disque des faiblesses assumées. Quitte à ne penser qu’à notre propre salut.

«There’s nothing worse

In this world

Than payback from a

Jealous girl

The laws of man

Don’t apply

When blood gets in

A woman’s eye»

Une décennie passée, pour eux comme pour moi, dix années à se rabibocher avec son passé, ses renoncements, ses erreurs, ses amours pour s’apercevoir, épaule contre épaule, les avant-bras protégeant sa pinte sur le comptoir, que la prochaine ne sera pas comme les précédentes, parole, bro’. «My next girl will be nothing like my ex girl. I made mistakes back then. I’ll never do it again with my next girl, she’ll be nothing like my ex girl. That was a painful dance, now I got a second chance.» De l’esbroufe pour se rassurer soi-même plutôt que tenter de convaincre le camarade, trop rompu à ces serments de comptoir pour y croire vraiment. Mais oui, bro’, la prochaine fois sera différente.

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