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Ghulam Hassan Shaggan, a soul man

C’est une histoire de désert. Celle qu’on entend à la tombée de la nuit, lorsque la chaleur laisse place peu à peu au froid. Celle qu’on chante, lorsque serrés les uns contre les autres, autour d’un feu de camp, les hommes reprennent en choeur le chant d’un autre âge, comme pour se donner le courage d’affronter une étendue devenue froide mais toujours hostile, sous la blancheur de la voie lactée.

C’est une histoire d’homme ou plutôt d’un vieillard. Un homme qui fait partie d’un monde à part et dont la voix a rarement franchi les murs de l’Occident. C’est l’histoire d’un homme, âgé aujourd’hui de 82 ans et vénéré dans son pays, le Pakistan. Il ne se produisit que trois fois à l’étranger, à Delhi en 1963, à Fez en 1967 et en 2001 en Hollande. Autant dire que je ne le verrai jamais chanter en live, à moins de me déplacer à Lahore, sa ville de résidence, ou de me poser quelque part en Pakistan. Ustad Ghulam Hassan Shaggan a connu la gloire et reçu tous les honneurs et il est une des voix reconnues, au côté de ses célèbres compatriotes comme Ustad Salamat Khan, Ustad Bary Fateh Ali Khan et l’immense et regretté Nusrat Fateh Ali Khan.

C’est l’histoire d’un artiste qui décida de chanter dans un autre style que celui de ses illustres compagnons. Il s’engagea sur la voie du classique et des chants râgas issus de la musique hindoustani, en se concentrant plus particulièrement sur le Khayal — chants modaux courts qui reposent sur une improvisation mélodique totale, mettant ainsi en avant les qualités de virtuose de son interprète. Le chant d’Ustad Ghulam Hassan Shaggan a pour caractéristique d’être très lent et de remplir peu à peu un espace invisible, celui qu’on ne perçoit pas entre le silence du début et l’accompagnement instrumental. L’artiste pakistanais excelle à cet endroit, il maîtrise parfaitement les trois composantes de chant. On dit de lui qu’il est passé maître dans l’art du Alap (la partie qui présente à l’auditoire le râga), utilise dans un art raffiné le Akar (chant sans paroles) pour sublimer l’ambiance, et sait parfaitement amener les paroles dans un contexte de très grande mélodie. Oui, on dit tout ça sur Ustad Ghulam Hassan Shaggan. Un magicien du chant au style incomparable mais qui est toujours resté très fidèle à la tradition, imposant à ses interprétations une dignité incomparable. La légende dit de lui qu’il serait la réincarnation de Mian Ten Sen, le plus grand chanteur de Dhrupad, celui qui, en chantant, faisait rire et pleurer en même temps.

C’est une histoire de désert. Autour de ce feu de camp, je m’imagine alors un conte des mille et une nuits, dans lequel on me raconte comment un homme hérita, avec la permission et la bénédiction des Dieux, d’une musique millénaire — l’hindoustani — créée par un demi-dieu, Amir Khusrau. J’entends dans un écho lointain les balbutiements de ce dernier lorsqu’il construisit et accorda le premier sitar et plus tard le premier tâbla, ces instruments qui révolutionnèrent la musique indienne et plus tard la nôtre. J’entends le souffle des Djinns qui me vante les mérites de cet éternel étudiant qui étudia sous les ordres de Nizzamuddin Awliya, considéré comme le pinacle du Chishti Tariqa — la voie du Soufi — qui modela la musique et la culture indienne. On me fait comprendre qu’Ustad Ghulam Hassan Shaggan est le riche héritier de cette tradition religieuse et musicale, que nous avons tant de mal à appréhender ici en Occident, lorsque nous ne la dédaignons pas. Oui, nous autres, qui avons oublié le sacré en musique, ne comprenons pas que ce frêle homme a pour seul et unique but de faire parvenir à nos oreilles de profanes, le chant de Dieu. Oui, l’Islam a insufflé et développé une tradition musicale qui résonne encore aujourd’hui. Oui, en Occident, on aime oublier en quelle haute estime ces musiciens sont tenus, de l’Afrique de l’Ouest à la Turquie. Non, il ne nous est pas demandé de tomber à genoux et de prier la gloire d’un créateur. Non, car dans sa quête incessante de la note juste, cet héritier nous explique que sa démarche s’inscrit dans une volonté permanente d’humilité et de dépouillement face au divin.

C’est une histoire d’homme ou plutôt d’un vieillard. Un homme, qui en passant du grave à l’aigu avec une facilité déconcertante et en trois octaves, sait nous promener d’un état de veille à un état de rêve. Un homme qui, par son chant si caractéristique, hérité d’une vieille et belle tradition soufiste, sait nous toucher au plus profond de notre âme. Véritable empathe, il nous prend à témoin de ce qu’il voit à chaque fois qu’il chante.

L’oeuvre de cet artiste est pléthorique mais très peu disponible dans nos contrées. Mais lorsqu’on a la chance de croiser sa musique et sa voix, au hasard des pérégrinations, on comprend mieux ce qu’est la “Soul Music” et comme chacun d’entre nous a une âme, Ustad Ghulam Hassan Shaggan est un de ces rares prodiges qui sait nous toucher là, au plus profond du coeur. Et que vous soyez d’accord ou pas avec sa vision du monde, c’est au final peu important.


- Ecouter sur Spotify Ustad Ghulam Hassan Shaggan
- Crédit photo adatta1461
- Crédit Bandeau Alda Cravo Al-Saude