La Blogothèque

Call it anything

«I believe that on this little 37 minutes of film… is a micro history lesson in jazz and it’s just coming out in Miles’s horn»
Keith Jarrett (diva pianistique)

La légende dit que lorsqu’on lui a demandé comment s’appelait ce qu’il venait de jouer, il aurait répondu de sa voix brisée, définitivement éraillée, depuis qu’un soir de 1956, deux jours après une opération de la gorge, il hurla sur un type d’une maison de disque et se bousilla définitivement les cordes vocales, Call it anything. Le type qui a posé la question a dû avoir des frissons en entendant cette voix et en sentant le regard de Miles plongé dans ses yeux. Call it anything.

When the legend becomes a fact, print the legend, le nom est resté.

On était le 29 août 1970. Île de Wight. Au large de l’Angleterre. Il y a très exactement 40 ans.
A 17 heures Miles montait sur scène avec son orchestre. Trente-huit minutes plus tard, Miles attrapait son étui et jetait sur son épaule sa veste de cuir rouge posée sur un ampli après le premier solo de sax et se dirigea backstage. Quelques uns des 350 000 spectateurs présents dans le grand champ en forme de cuvette faisant face à la petite scène ont dû se demander s’ils n’avaient rêvé cette courte apparition. «Je n’avais jamais vu autant de gens devant moi» dira Miles plus tard et c’était bien la première fois qu’un jazzmen jouait devant un tel public.

C’est aussi la première image que je n’ai jamais vue de Miles Davis. Sur scène à Wight, dans son pull vermillon et son pantalon bleu à paillettes, les genoux fléchis, soufflant dans sa trompette noir et or. Dans un vieux n° de Best , de 75 ou 76, avec une liste d’albums essentiels des cinq dernières années. Un des rares, sinon le seul, albums de jazz dans la sélection était Bitches Brew . Un monde encore inconnu.

Call it anything.

Festival de l’île de Wight. L’année précédente, Dylan avait créé l’événement, en venant jouer alors qu’il n’avait pas foutu les pieds à Woodstock où il habitait pourtant, et c’était sa première apparition sur scène, cheveux courts, perdu derrière une forêt de micro, depuis son accident de moto en 66.

Il y avait du beau monde aussi en 1970. Les Doors, qui jouèrent dans le noir parce que Morrison refusa que les projecteurs soient braqués sur la scène. Hendrix, le lendemain de Miles. Sly Stone. Leonard Cohen…

Bitches Brew était sorti en avril, ce pandémonium électrique aux fumets psychédéliques, c’était un des premiers disques de jazz à toucher autant le public rock. Miles était devenu ce qu’il était déjà bien avant cet album : une rock star.

La vision très woodstockienne de la foule laisse perplexe sur ce qu’ils pouvaient entendre. On a surtout aucun doute sur le fait qu’ils ne voyaient strictement rien. Et pourtant, c’est à se demander si les images ne sont pas aussi importantes que la musique jouée cet après-midi-là.

Rien que pour la danse des longs doigts extraordinaires de Miles sur les pistons de sa trompette.

Rien que pour le voir suçoter son embouchure, le voir vidanger sa trompette et poser par instant ce regard paternaliste sur SES musiciens, et le rictus de satisfaction que lui procure la musique.

Rien que pour sa grimace sur un dérapage.

Rien que pour la concentration de Chick Corea guettant chaque mouvement de Miles pour indiquer les changements de tempos.

Rien que pour Keith Jarrett se démenant sur son orgue un peu pourri alors qu’il détestait l’instrument.

Rien que pour les expression de JOIE pure de la section rythmique.

Call it anything.

Il y a aussi ce moment, durant le dernier solo de sax de Gary Bartz (4e vidéo, vers les 2 mn), où l’on voit DeJohnette en arrière plan, avec ses baguettes virevoltant au-dessus de son petit kit de batterie sur un groove d’une densité tellement incroyable que l’on en oublie totalement le reste. Même le cameraman.

C’est peut être d’ailleurs ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ces 38 minutes de musique : au-delà des stridences de la trompette de Miles, de ces phrases limpides, la section rythmique est juste MONSTRUEUSE. Pas démonstrative, pas dans la virtuosité. Juste monstrueuse. L’halluciné Airto Moreira aux percussions, la sobriété et le corps des notes de Dave Holland à la basse, le groove implacable de Jack DeJohnette donnant l’impression d’avoir quatre bras. Il faut voir les regards plein de connivence et de JOIE que se lancent ces trois-là. Les autres en deviennent accessoires (pourtant Keith Jarrett et Chick Corea aux claviers). Comme le dit Jarrett dans la présentation, “Energy, and quality of energy is what makes music… pffffffff… powerful”.

Et puis après un dernier changement de tempo, Miles décide que ça suffit. Il lève sa trompette pour saluer le public et se dirige vers l’arrière de la scène en attrapant l’étui de sa trompette et sa veste de cuir rouge. Le groupe boucle la boucle et un à un ils quittent la scène, ne laissant que le bourdonnement du ring generator de Chick Corea. Trente-huit minutes de musique comme un torrent de lave.

Après le concert, Miles voulu profiter de son retour sur Londres pour voir Jimi Hendrix et évoquer un futur album. Laissons Miles raconter : “Chez moi, nous avions beaucoup joué ensemble, juste des jams. Nous pensions que le moment était peut-être venu de faire quelque chose en disque. Mais les routes pour revenir à Londres étaient tellement encombrées qu’on n’a pas pu arriver au rendez-vous à temps. Jimi n’était plus là.” (1)
La collaboration entre Miles et Hendrix n’aura jamais lieu. Le 18 septembre, vingt jours plus tard, le guitariste gaucher mourrait, étouffé par son propre vomi.

1970, j’avais neuf ans, les sixties et le flower power étaient morts en décembre de l’année précédente, en même temps que Meredith Hunter au festival d’Altamont. J’ignorais alors tout de cette musique, de ces musiques, du festival de l’île de Wight, dont j’entendrais parler pour la première fois dans une chanson de Michel Delpech diffusée sur la radio parentale.

Call it anything.

Les mots de Miles seront restés. La légende aussi.

Il me restera, en dehors de cette putain de batterie, de cette basse dantesque et des traits stridents de la trompette de Miles transperçant l’air, son dernier geste, lorsqu’il revient sur scène, où après un regard sur la foule, il agite ses longs doigts, ses longs doigts extraordinaires, mimant le mouvement sur les pistons de sa trompette, comme un adieu ou une dernière phrase musicale imaginaire.

(1) : In Miles l’autobiographie (Miles Davis & Quincy Troupe 1989)


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