La Blogothèque

When We Were Kings

C’était un mardi gorgé de soleil. J’avais croisé un de mes plus vieux potes par hasard, lui cintré dans son costume d’avocat et moi en sandales, dans un quartier que nous ne fréquentions pas quand nous étions étudiants. Il n’existait même pas pour nous, et s’y rendre aurait été comme se rendre dans un pays étranger peu attrayant. C’était avant. Nous n’avons pas beaucoup de temps, ni lui ni moi. C’est le lot de nos vies effrénées de trentenaires épuisés, qui doivent prendre rendez-vous des semaines à l’avance pour avoir une chance de se voir. Tout à la joie de se voir on s’étreint, ravis de découvrir un peu d’imprévu dans nos vies désormais réglées au millimètre. Il a le temps de raconter que le week-end précédent, une femme l’a agressé dans un café de Manhattan parce qu’il lisait un roman qui s’appelle Fuck America.

Au soir tombé, j’avais pris un taxi pour la proche banlieue. A deux pas des Lilas, j’avais passé la soirée sur une terrasse pas finie, parpaings encore visibles et lumières diffusées par des guirlandes de noël sauvées d’un carton pas encore défait, avec une ribambelle d’amis du temps d’avant.

En se passant les plats par la fenêtre, la conversation roule sur les enfants, les babysitters, les week-ends à l’étranger, les prêts immobiliers, les envies de tout plaquer ou – plus raisonnablement – de passer à quatre cinquième. Comme nous sommes entre gens de goût, personne ne parle voiture ou sicav. L’un dit qu’il se mariera quand son troisième sera né. La deuxième est arrivée quelques jours plus tard. Il repart tôt, parce qu’il rentre en RER dans son pavillon de banlieue. Avant qu’il s’en aille, on lui fête son anniversaire par surprise, avec quelques disques et un gâteau maison surmonté de deux bougies qui crépitent.

On parle de nos amoureuses passées. D’une Leila que je n’ai pas connue mais que ceux qui étaient au lycée ensemble se remémorent avec émotion. Sauf un, mais les autres l’accablent, le traitent de menteur. On prend des nouvelles des épouses des uns, des copines des autres, de quelques ex-femmes et du chaos qui prévaut dans la vie de certains. On prend le temps d’expliquer à l’un qu’il faut qu’il arrête de se plaindre, parce que c’est finalement lui qui les choisit plutôt très compliquées. On parle de leurs rides, qu’on trouve charmantes. Il y en a même un qui dit « plus elle vieillit, plus elle est belle ». On se moque gentiment mais au fond on l’envie.

Avant ça, cette journée avait couleur de boue et goût de cendre. J’exagère. Elle n’avait juste pas assez de couleurs et sans doute un goût trop fade. C’est parfois suffisant pour me plonger dans l’incertitude. J’en avais assez d’attendre que les choses prennent corps, qu’elles tournent dans mon sens. Un peu comme quand t’appuies douze fois sur le bouton de l’ascenseur alors que tu sais très bien qu’il est déjà en train de descendre. Très lentement. J’étais frustré, impatient. Tout simplement en train de me confronter au réel, comme aurait pu le dire un professionnel. Front contre front, en vérité.

Ce qu’on m’a donné, c’est sans doute précisément ce qu’il me fallait. Un rappel de la jeunesse et de ses éclats. Une belle évocation de nos rudes apprentissages, de nos courtes défaites, de nos pénibles victoires. De nos instants de grâce. J’avais besoin d’un piano qui dégringole en quelques notes mais qui s’imprime, comme pour rappeler que le temps qui passe laisse toujours des traces. J’avais besoin d’une voix jeune mais lasse, comme pour me rappeler que je me sentais parfois déjà vieux bien avant de l’être réellement. Et que je ne me suis jamais senti aussi jeune qu’après mes trente ans. J’avais besoin de cette guitare bancale, qu’on sent grattée, forcée, contrainte, à moitié étouffée, mais qui tient la route, pour peu qu’on soit d’accord que les belles routes ne vont jamais tout droit.

J’avais besoin de cette chanson qui dit que le vin de la jeunesse n’est jamais complètement bu.
- The Felice Brothers
- Acheter Yonder Is The Clock