La Blogothèque

Je je suis Libertines

Chers Libertines,

Ne tournons pas autour du pot trop longtemps : vous êtes mon groupe préféré du monde après Otis Redding et avec tous mes autres groupes préférés du monde. On m’a beaucoup ri au nez vous savez, mais avec le temps, j’ai appris à gérer les remarques désobligeantes de mon entourage professionnel qui n’hésite pas à souligner sans cesse à quel point afficher ma folle passion pour vous peut paraître pathétique passé dix-huit ans. Pour ma défense, je suis de la génération Britney Spears et je pense qu’en étant fan des Libertines, j’ai finalement évité le pire de tout ce que mes années d’adolescence ont pu m’infliger musicalement parlant – je ne citerai que Tryo et Corona, et vous laisse méditer là-dessus bien que vous ne sachiez probablement pas de qui il s’agit.

Vous avez été le fil conducteur de mes années de lycée. A l’époque, j’en étais encore à écouter les Red Hot Chili Peppers discretos en cours de maths, et le reste du temps, dieu Otis, Prince, Chuck Berry et la clique des papys rockers. Puis est venu ce jour béni où mon-ami-qui-avait-internet m’a parlé de Juju Casablancas, des Strokes et de ce groupe d’Anglais, des types un peu louches mais plutôt marrants, qui semblaient faire du rock et surtout n’importe quoi. Sur ses conseils, je suis allée acheter Up The Bracket, et dès la première écoute – dès le premier morceau pour être juste – j’ai pris des coups. De très violentes décharges dans le ventre, un choc électrique qui m’a hérissé les cheveux sur la tête et profondément émue. Avec son urgence instable et ses guitares mal accordées, “Vertigo” m’a littéralement donné le vertige. La suite, brutale, sans concession, sans vernis et sans filet, m’a faite chavirer. Chavirer dans la fureur Libertines, dans le besoin de tout écouter, tout savoir, tout découvrir de vous. De comprendre pourquoi cette musique me faisait cet effet-là, aussi. Pourquoi cet album, un parmi tant d’autres, m’a mis en transe comme jamais, m’a remué les tripes à ce point.

J’ai lu tout ce que je trouvais sur vous, quatre mômes perdus aux gueules d’anges, comme si ma vie en dépendait. Je me suis passionnée pour votre histoire d’amitié à la vie à la mort scellée autour du pacte “la gloire ou le caniveau”. J’ai écouté vos morceaux mille fois jusqu’à entendre cet accord raté dans “Death On The Stairs”, ce murmure au début de “The Man Who Would Be King”. Jusqu’à capter vos pensées. Avec vous, du fin fond de ma campagne natale, j’ai eu l’impression d’être punk. D’être plongée dans cette vie londonienne bordélique et sans limites. De faire partie de cette jeunesse britannique défaite qui après l’euphorie, gère sa gueule de bois au whisky-coca. De faire les pires conneries de la terre alors qu’en vérité, je me contentais de réviser sagement pour mon bac blanc d’histoire-géo.

Et puis j’ai grandi et j’ai cru que tout cela n’était qu’une obsession adolescente. Pourtant, sans que je m’en rende vraiment compte, vous vous étiez déjà incrustés dans ma vie amicale, amoureuse et professionnelle comme un vieux pote qu’on n’arrive pas à décoller du canapé un lendemain de cuite. Vous vous étiez insidieusement glissés dans les moindres recoins de mon existence. Chaque titre, chaque parole de chanson est liée, peu ou prou, à un moment particulier de ma vie. “Boys In The Band” est la BO de mon amour d’Erasmus. “Don’t Look Back Into The Sun”, celle du jour où j’ai compris que je ne serai plus jamais une enfant. Cet arrogant “People tell me I’m wrong. Fuck ‘em“, que tu brailles, Carl, dans “I Get Along”, la réponse parfaite à mes pertes d’équilibre. Les Acoustica Lullaby sont pour toujours associées à la Jordanie. “Last Post On The Bugle”, aux pâtes thon-tomates…

J’ai continué à écouter Up The Bracket et The Libertines à la fac. En boucle, bien trop souvent. J’ai compris peu à peu que ces deux disques faisaient partie des rares albums que je peux écouter sans jamais m’en lasser – leur animalité, leur colère et leur insolence me percutant à chaque fois comme au premier jour, alors que j’en connais les moindres soupirs.
J’ai aussi continué à suivre la déchéance de votre amitié dissolue. Ses hauts et ses bas, ses réconciliations et ses nouveaux rebondissements. Cette histoire touchante et dramatiquement banale, je n’ai pu que m’y identifier – comment l’éviter, vous qui êtes le chaotique et complexe passage à l’âge adulte personnifié. J’ai pris partie pour la team Barât, puis pour l’équipe Doherty. Je vous ai haïs l’un après l’autre, puis plains sincèrement. J’ai eu mal au ventre en lisant toutes ces choses déchirantes que tu écrivais sur le forum Pete, celui-là même où j’ai passé des nuits blanches à me faire l’éducation musicale que mes parents ne m’avaient pas donnée. J’ai fini par tous vous rencontrer, séparément bien sûr, et je ne sais pas si tu te souviens John, je t’ai même demandé en mariage, ivre, sur les quais de Seine.

J’ai grandi avec vous et ça n’a pas toujours été facile de vous suivre. Votre musique, elle, a toujours été là, m’a toujours donné des ébauches de réponses quand je n’en cherchais pas, des frissons quand je ne sentais plus rien. Alors quand j’ai appris que vous vous reformiez pour de vrai aux festivals de Reading et Leeds, j’ai failli tomber de ma chaise. Je ne sais pas pourquoi ni comment vous vous êtes mis d’accord pour recoller les morceaux de votre histoire brisée, mais je l’avoue, comme lorsqu’on retrouve sa famille enfin réunie après des siècles de disputes, j’ai eu les larmes aux yeux quand je vous ai vus, ensemble pour la première fois depuis six ans, lors de cette conférence de presse bancale au Boogaloo. Ce concert que j’attends depuis des lustres, je n’y serai malheureusement pas – ironie du sort – à cause de vous : je serai au mariage d’un ami que je n’aurais probablement jamais rencontré si je n’avais pas passé des nuits entières à refaire le monde avec lui sur votre forum il y a quelques années de cela. Ce soir-là, on passera sûrement The Good Old Days pour faire comme si, et comme toujours depuis dix ans, vous ferez, sans le savoir, un peu plus partie de ma vie.