La Blogothèque

En pleine hypernuit

Bertrand, je ne veux pas que tu m’expliques. Je ne veux pas que tu te dévoiles, et que les détails que tu me donnes noient dans leur imperfection la belle et imprécise impression que j’emporte avec moi. Je ne veux pas que tu me dises comment tu as trouvé ce mot, cette belle parabole. Hypernuit. Je ne veux surtout pas que tu me dises à quoi tu penses quand tu le chantes. Je le perçois comme un mot estival et brûlant, à deux milles lieux des longues nuits d’hiver solitaire par lesquels les voyageurs … Non, il m’évoque plutôt du bitume brûlant, des insomnies fiévreuses, quelque chose de sexuel. Ça m’embêterait que tu me démontres le contraire, ou même que tu nuances mon propos. C’est le jeu, c’est comme ça, c’est toi qui donnes mais c’est moi qui reçois.

Je ne veux pas non plus comprendre comment tu l’as construite cette chanson, qui sonne d’aujourd’hui, mais un aujourd’hui vieux comme la mer et ses ressacs, vieux comme une course des jours d’avant.Si jamais je te vois un jour la jouer en concert, il faudra sans doute que je me détourne, que je regarde ailleurs. Je ne veux aucune indication, je ne veux pas voir tes doigts qui grattent le manche et discerner un accord de do. Je veux rester dans le flou.

Je ne veux pas savoir quelle idée t’as pris de parler de lait, en plein milieu de ce texte qui n’a jusque là rien de lacté. Je ne veux pas savoir si tu te rends compte que tu as écrit une sorte d’hymne, une chanson parfaitement accomplie, comme une ode au grand ouest mais vu par des yeux anciens, un regard de vieux sage sur la folk song américaine, une version tellement française qui rappelle simplement que tout roadtrip est aussi une geste.

Je voudrais être certain mais je n’oserais jamais te le demander de peur que tu me détrompes, que cette chanson est sortie toute seule, venue d’ailleurs en quelque sorte, et qu’elle a jailli de tes doigts et de ta voix, sans que tu aies à te départir une seule seconde de ta nonchalance un peu dandy, de ton petit quant à soi mi-grave mi-léger.

Tu vois, je ne veux rien, je ne veux que des petites touches de couleurs pour ensuite me raconter une belle histoire, la faire mienne. L’enjoliver ou la griser si je veux. Y revenir quand ça me plait. La dépoussiérer si je le sens. C’est qu’il y a sans doute mille et une manières de percevoir ta chanson, simple comme une ritournelle et vaste comme un océan. On peut la fendre, la prendre, la survoler, l’enjamber. On peut s’y perdre et y plonger. On peut la vivre triste ou la danser ivre. Je n’aime pas avoir à choisir, et ça m’ennuierait qu’on restreigne toutes ces possibilités.

Et pour toi, lecteur, c’est pareil, il faut sans doute que je me taise maintenant et que je n’en dise pas trop. Juste que Bertrand Belin a atteint, le temps d’une chanson, une sorte de perfection, avec suffisamment de retenue et de brio pour à la fois vous captiver et vous laisser y voir ce que vous souhaitez.


- Si Hypernuit le disque ne sort qu’en septembre, “Hypernuit” la chanson est téléchargeable gratuitement ici
- Bandeau : Winslow Homer / Summer Night

Bonus track : découvrez également “Tout a changé”


Bertrand Belin – Tout a changé