La Blogothèque

You don’t want me

Je sais dès les cinq premières notes que c’est bon, que c’est gagné, que tout est dit. Il ne me reste plus qu’à espérer qu’ils ne vont pas fléchir. Il y a quelque chose dans cette ligne mélodique qui m’emporte d’emblée. Un naturel qui s’impose sans coup férir. Pas le temps de réfléchir, pas l’occasion de se demander si c’est raisonnable, pas le loisir de s’attarder, de bien considérer les choses. Subitement, on s’en fout, de la considération, de la prudence et du reste. La fièvre prend d’emblée. Surtout qu’au bout de 15 secondes, la fanfare prend une ampleur soudaine, fait céder les digues et nous envoie valser plus haut que Babel. T’as les larmes aux yeux, là ? Comme une envie de pleurer mais sans être triste ? Je crois bien que c’est normal.

Et ce chanteur qui endosse les habits du crooner le fait tellement bien, avec cette absence de retenue si classe qui est la sienne depuis toujours. Souviens toi de” The Rat”, des reprises de Leonard Cohen, du fabuleux You & Me . On n’est pas très loin de ce dernier, d’ailleurs. La ligne mélodique rappelle celle que le groupe siffle pour faire exploser “On The Water” en vol ; les cuivres jetaient déjà leurs feux dans la bataille sur “The Blue Route”. Finalement, le groupe reprend les choses là où il les avait laissées sur “I Lost You”. Quand Hamilton Leithauser force sur “you don’t want me”, c’est comme s’il se fissurait et s’envolait en même temps. La chanson bondit, ralentit, repart encore, prend une grande respiration, laisse de l’espace puis le reprend, dégringole magnifiquement… et ton pauvre cœur s’emballe au moindre souffle de ces fous, s’entête à les suivre. On se croit dans un studio de chez Sun, mais pas avec des faussaires ou des archivistes qui ne feraient que remettre au goût du jour de vieilles recettes. Non, vous êtes bien avec The Walkmen, l’un des groupes les plus touchants et les plus consistants des dernières années, qui complète avec Spoon et The National la trinité du rock américain moderne. On a l’impression d’y être, tellement le son est beau. Ça sent la prise live, le one take de génie presque.

Tout du long, on a le sourire idiot de ceux qui ne veulent pas vraiment réaliser ce qu’ils sont en train de vivre. On a envie que cela ne s’arrête jamais, tout en étant curieux de savoir comment ils vont boucler la boucle. On est comme dans un rêve : tout tombe à la perfection, au bon moment, sans qu’on sache trop à quoi s’attendre. On subodore parfois, on se doute un peu… et à chaque virage on s’abandonne. C’est qu’il y a là trop de tendresse contrariée et, comme sur “Four Provinces”, cette furieuse envie qui déborde, impétueuse et inarrêtable. Ça donne envie de bondir, de danser, de boire, de courir, d’embrasser, de se foutre à poil, de dire tout ce qu’on pense vraiment, de crier de jolies choses, d’en murmurer d’autres, de pleurer aussi, de laisser aller, de ne plus calculer. “Envoyer ça aux étoiles perdues”, chantait un autre.

C’est sans doute ça un coup de foudre.


- Lisbon sort le 14 septembre
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