La Blogothèque

Hjaltalín et le dérèglement des sens

Reykjavik, trois heures du matin, on ne doit pas être loin du port (on croirait entendre une sirène de bateau dès les premiers instants). Un roulement de tambour aussi pour introduire, pour brouiller déjà la localisation. Cette familiarité d’instruments singuliers (basson, accordéon, banjo, cor…) qui vont, sans complexe, hors de leurs répertoires dédiés et plus classiques, faire de la pop. A l’islandaise : inventive et totalement barrée…

Terminal

est géographiquement improbable et est temporellement tout aussi inconcevable : Frank Sinatra en duo avec Judy Garland, chantant sur une partition de Prokofiev qui aurait trop écouté les Bee Gees et Abba (voire Ace Of base) et bu bien plus de brennivín arrangé qu’il est raisonnable de faire. Des musiciens en mocassins, pantalons de velours élimés et patte d’eph, chemises de bûcherons, nœuds pap et crêtes punks, qui porteraient des Rayban pour protéger des effets scélérats de la réverbération des glaciers et autres neiges éternelles. Ou de ce que l’aveuglement permet d’envisager. Cette musique est un fantasme de luminosité dans un pays situé au-delà du cercle arctique. On y imagine des champs de blé au soleil, des gens courant nus dans la campagne et on retranscrit tout ça en notes délurées : des sourires à en faire péter les liftings, une joie de jouer communicative, et un casting stéréotypé fort sympathique.

La cantatrice Sigríður Thorlacius n’a pas les moyens d’une diva mais elle a ce supplément d’envie qui transforme un morceau de chambre en superproduction hollywoodienne (“Feels Like Sugar”), un élixir qui agit sur les sens, désinhibe et charme sans retenue. Judy Garland a pris un peu d’âge, la comédie musicale américaine, telle qu’on la connaît en extraits, devient sexy subitement, le Magicien d’Oz est un bel étalon et Dorothy une pulpeuse adolescente qui déclenche des pulsions inavouables (“Montabone”). La diva fait aussi du r’n’b sur lit de violons (“7 Years”), de la soul de travers, mais c’est bien plus sensuel que n’importe quel bataillon de lobotomisées en bodies à paillettes, même par températures négatives.

Högni Egilsson , le Sinatra de la saga, seul en scène ou presque, croone évidemment et émeut (“Sonnet For Matt”). Il s’excite gentiment, dévie et s’essouffle, fait dans l’aigu quand on s’attend au grave pour un grand gaillard blond qui vocalise avec force. Quand il convoque l’orchestre symphonique pour donner à ses chansons l’ampleur qu’elles méritent, Nico Muhly et Sufjan Stevens prennent des leçons d’arrangements, Dickon Hinchliffe s’incline et l’affreux Yvan Cassar quitte aussitôt le business écoeuré. Le somnambulisme autorise les excès de langage et l’enthousiasme sans limite, mais le réveil confirmera ces élans laudateurs.

La croisière s’amuse dans les fjords (“Stay By You”) avec un peu de tangage et de valse hésitation. On vire de style comme de partenaire puis tout rentre dans l’ordre à la fin : l’Islandais est excentrique mais respectueux des convenances. Mais quand le rythme est pris, le Eyjafjallajökull devient piste disco, crache des cendres fluorescentes, on se déhanche sur ses pentes colorées, les pas de danse s’incrustent dans la poussière et tissent des motifs ornementaux. Ca groove sévère sous 65° de latitude nord (“Water Poured In Wine”) et les drogues sont puissantes, parait-il…

Le dernier titre en vue, il faut reprendre sa respiration, se remettre de ses émotions, pour finir en cinémascope (“Vanity Music” qui enfle, enfle, enfle…), et être encore bluffé par le changement d’envergure en quelques mois à peine. On en conclue, comme les journalistes locaux qu’il s’agit du meilleur album islandais de ces dernières années. La concurrence était pourtant rude en interne : le premier et précédent Sleepdrunk Seasons

était merveilleusement sérieux, mais Terminal

est sérieusement merveilleux…

Paris, quatre heures du matin pas loin du périphérique, le disque de Hjaltalín tourne en boucle, on va se laisser emporter une nouvelle fois…