La Blogothèque

On A Good Day

Je n’aurais jamais cru dire ça un jour. Ce soir, je vais voir Joanna Newsom en concert, et j’attends ça avec une fébrilité que je ne connais que trop rarement. Quelque chose qui confine à l’anxiété.

Je le confesse d’emblée : Joanna Newsom, j’ai toujours trouvé ça chiant. Beau et audacieux, original et singulier. Plein d’aspérités, mais aucune à laquelle je n’ai pu me raccrocher. Toute cette beauté ne rencontrait rien chez moi, n’évoquait guère autre chose que des joliesses un peu vides. Cette voix assumée dans toutes ses imperfections me donnaient envie d’applaudir, trois fois, parfois quatre, sans plus. Ces arrangements de funambule partant à l’abordage m’impressionnaient sans laisser de traces. Jusqu’à ce Have One On Me , dont le titre résonne comme une invitation à donner une nouvelle chance.

Je pourrais disserter sur les richesses inépuisables de ces trois disques en un, essayer de dessiner des évolutions, essayer de comprendre ce qui a changé. Mentionner à quel point j’y retrouve parfois Etta James. Mais je troque mes habits, parfois : pas envie de mettre les frusques du savant, aujourd’hui je suis juste un garçon, bien entouré et pourtant un peu solitaire, qui le temps d’un dimanche après-midi d’un gris uniforme et sans nuances ne cesse de se repasser “On A Good Day”.

Parce que cette chanson lui rappelle Kate Bush, et des samedis après-midi de l’enfance passer à jouer avec la platine vinyle de ses parents, au temps de l’innocence. Babooshka forever.

Parce que cette chanson fait ce que la pop d’aujourd’hui ne sait plus faire. Elle parle à tout le monde, sans jamais s’abaisser à sarcler du côté du plus petit dénominateur commun. Autant pour le mythe de l’inaccessibilité de Joanna Newsom, de sa musique dite exigeante. Have One On Me , puisqu’elle vous le dit, elle se met juste à la portée de tous, elle abandonne fanfreluches et fioritures pour tenir son propos en une minute et quarante neuf secondes. “On A Good Day” est de ces chansons qui se terminent toujours trop vite. On la voudrait deux fois plus longue, mais Joanna sait, elle, qu’elle a tout dit, qu’il n’y a rien à rajouter. Et que la plus belle qualité de cette petite ritournelle, c’est le sentiment de manque qu’elle nous laisse dès que résonne sa dernière note.

Parce qu’elle dit une certaine simplicité qui n’a rien d’évidente. Joanna Newsom y est peut-être “Easy”, comme elle le chante en ouverture du disque, mais c’est le fruit d’un chemin long et tortueux. Comme dans le zen, si elle y est lisse comme un étang que rien ne viendrait troubler, c’est parce qu’elle a su s’apaiser, se dompter, épurer la moindre de ses émotions comme chaque inflexion de sa voix. Se façonner soi-même et atteindre une forme de paix. Ce n’est pas que Joanna aime sans sursaut ou sans passion, c’est plutôt qu’elle connait son amour jusque dans ses moindres recoins. Qu’elle en connait les vérités, les limites et les conséquences et qu’elle est capable de les prendre comme tel. Je l’envie.

Plus loin, il nous sera donné de traverser tout “Occident”, mais pour le moment, c’est cette chanson qui importe. Cette chanson qui est un lac figé par la glace, qui semble uniforme de loin, mais qui s’agitera furieusement dès la fonte des glaces. C’est un instant de clarté. C’est un présent, et une leçon.


- Photo du bandeau par Grazi Badke
- Deuxième photo par J Graham