La Blogothèque

The Great White Hope

Après avoir été trahi par Leonard Cohen et ses concerts façon Sacrée Soirée, m’être copieusement ennuyé devant la reformation des Zombies, j’ai bien cru que 2010 allait être l’année d’une nouvelle catastrophe majeure en forme de violente sortie de route : non seulement Guru est mort, mais en plus je n’aime pas High Violet de The National. En tout cas, c’est ce que je croyais jusqu’ici.

C’est que ses défauts sont énormes et ils frappent presque d’emblée, tellement forts qu’il devient vite difficile de les ignorer, de faire comme s’ils n’étaient pas là. Dans ce nouveau disque du quintet new-yorkais, il y a un manque de variété stupéfiant au regard de l’histoire du groupe et des choix de production plus que discutables. C’est beaucoup. On a d’abord l’impression de n’entendre que des chansons très similaires. Que Matt Berninger ne soit pas un surdoué de la ligne mélodique n’est pas franchement une nouveauté, mais cela prend d’un coup une ampleur nouvelle. C’est que le groupe jusqu’ici avait toujours trouvé des voies détournées et impénétrables pour se jouer de cette principale faiblesse : si sa voix tient le premier rôle par son timbre et ses errements de clochard céleste dans l’intensité que déploie le groupe, elle manque aussi singulièrement de variété. Sur Alligator et sur Boxer en particulier, tout le jeu tenait dans une équation apparemment simple mais qui ne tenait debout que miraculeusement : créer des variations de formes, de textures, de couleurs sans trop toucher à la mélodie première, pour qu’il se passe quelque chose sans qu’il ne se passe rien. Cela ne tient, sans aucun doute, qu’à un fil, un fil souvent tenu par les baguettes de Bryan Devendorf qui n’en finit plus d’étonner. C’est encore le cas ici, comme par exemple sur «Terrible Love» dont la construction rappelle de manière troublante celle de «Fake Empire». Malheureusement, la façon dont ses échafaudages alambiquées se dressent devient de plus en plus systématique, allant toujours vers le même schéma dont on devient vite las, la même résolution en forme de spirale ascendante. Exit la variété. Adieu l’incertitude. Bonjour tristesse.

A première écoute, les arrangements de “Afraid of Everyone” donne envie de poursuivre ledit choriste jusque dans les chiottes.

Et puis on ne sait pas s’ils ont voulu se donner plus d’ampleur, s’ils savent qu’il vont désormais plus jouer dans des stades qu’à la Guinguette Pirate, si ce sont les méfaits liés à toute une série de premières parties avec REM, mais on se demande franchement d’où viennent quelques idées d’arrangements qui nous laissent les bras ballants, notamment ces chœurs à toutes les sauces qui tentent de faire décoller les chansons façon gros porteur. A première écoute, ceux de «Afraid of Everyone» donne envie de poursuivre ledit choriste jusque dans les chiottes (incidemment, c’est un arrangement vocal signé Sufjan Stevens).

On en est là, à se demander ce qui a bien pu se passer, si on en croit vraiment nos oreilles. Et c’est grave. Comme si je devenais allergique au sexe ou que je développais une intolérance au whisky.

C’est de The National dont on parle, quoi. A l’image de ce que Noir Désir a été pour le jeune idéaliste adulescent que j’étais dans les années 90, le groupe écrit dans sa trilogie Sad Songs / Alligator / Boxer une sorte de bande-son de ma vie d’adulte (déjà?) plus que trentenaire dans une grande ville occidentale, à l’heure des premiers bilans et des premiers têtes à queue avec bris de barrière, vol plané, blessures corporelles et tutti quanti. A la fois savant et brut, son mélange entre un héritage folk et des humeurs orageuses, dans une synthèse parfaite qui oscille sans cesse entre espoir et résignation, cynisme et révolte, fait en l’espace de 37 chansons (auxquelles il faudrait adjoindre la poignée qui constitue le Cherry Tree EP ) la somme de toutes mes peurs contradictions.

On a forcément envie de vérifier ce qu’il en est. D’abord parce que les précédents disques du quintet ne se dévoilaient jamais au premier abord. Ensuite parce que la réputation scénique du groupe n’est plus à faire. Direction Berlin, donc, après une prestation très anecdotique et polluée par des problèmes de son sans nom en première partie de Pavement au Zénith. L’Astra porte donc bel et bien le nom d’une bière et est situé dans une sorte de friche semi-industrielle tout au sud de Friedrichshain. Juste à côté, on distingue l’entrée d’un endroit réjouissant, le Suicide Circus. Ce dimanche soir était à l’origine l’unique soirée du groupe à Berlin : le concert de la veille a été rajouté ultérieurement après que les ventes se sont envolées. Ce soir, donc, ce sont les premiers fans qui sont là, ceux qui ont acheté leurs places les yeux fermés il y a plusieurs mois. Ça se sent. Il y a une vraie ferveur qui parcourt la foule, une nervosité impatiente qui se propage. On remarque ici là des gens qui se touchent, qui s’enlacent ou se sourient et s’encouragent presque, l’air de dire «ça y est, c’est maintenant». A ce moment-là, on n’aimerait pas être dans les loges avec la conscience de ces énormes attentes.

Malgré tout, c’est sans doute une meilleure configuration que celle du vendredi précédent, à Paris. La salle est à taille humaine et basse de plafond. Il sera évident dès les premières notes qu’il est ici inutile de surgonfler les chansons, de leur faire ingurgiter des stéroïdes comme au Zénith. Ici, elles sont presque trop grandes pour l’endroit : elles ricochent sur les murs et se propagent sous le lourd plafond comme un feu que rien n’arrête, elles nous enveloppent sans nous laisser de répit, et du coup elles nous poursuivront de leurs échos jusqu’au petit matin.

Les moments les plus faibles du concert seront immanquablement certaines des nouvelles chansons. On pense à «Anyone’s Ghost», qui commence si bien avec ses trémolos de guitare qui ne cessent de tourbillonner mais qui s’enferrent vite dans… une forme de simplicité, un côté trop explicite, un manque de nuances. Quelque chose qu’on pensait complétement étranger à ce groupe, avec une orchestration qu’on peut pour la première fois deviner à l’avance. Même tarif, mais avec moins de dégâts constatés, pour le troublant «Little Faith» qui démarre dans les douleurs d’une introduction complétement anecdotique avant de laisser croire qu’elle recèle plus de mystères que l’on croit.

Soyons clairs, cependant : il ne s’agit là que de deux moments de faiblesse au milieu d’un océan de beauté. L’entrée se fait sans ménagement sur «Mistaken For Strangers» et tout ce qui fait la force singulière de ce groupe réapparaît très vite, sans prendre de gants et sans s’embarrasser des politesses rituelles. D’abord, la violence sans nom dont ce groupe est capable. Une violence sourde et grandiloquente, misérable et splendide, vaniteuse et humble, belle et inquiétante. Ces garçons-là marchent sans cesse sur le fil du rasoir, en équilibre, ne s’attachant jamais vraiment à une seule image, une seule vision mais en faisant toujours tout valser. Il y a tellement de facettes aux sentiments qu’ils déploient qu’on pourrait s’y perdre, mais cette violence surnage toujours. Elle se planque parfois, ou elle prend des attraits plus doux mais c’est toujours pour mieux ressurgir. Il n’y a du reste qu’à regarder Berninger, véritable colosse aux pieds d’argiles, géant affaissé qui ne prend son essor que pour mieux retomber. On a sans cesse l’impression qu’il a besoin de consolation mais qu’il ne laissera personne l’approcher sans combattre : son corps même oscillera tout le concert entre la prestance et le tourment. A ce moment, cette farouche vulnérabilité me fait penser à un autre groupe fondamental de mon panthéon personnel : les Walkmen.

Ensuite, à la différence d’autres groupes qui se mettent sans doute moins en danger et s’approchent avec beaucoup plus de précaution des zones de turbulences, c’est le côté laborieux de l’ensemble qui ressort très vite. On est pas chez les poseurs bouffis de leur propre importance que sont les Interpol, au hasard d’une comparaison que je n’ai jamais comprise. Jamais un seul des musiciens de The National ne donne l’impression, au moins ce soir là, que ce qui est en train de se passer est juste du rock’n'roll, que c’est facile pour moi bébé, que tout ça n’est qu’un jeu, une représentation.
Avec «Vanderly Cry Baby», on quitte le territoire familier de la simple élégie pour entrer de plain-pied dans quelque chose de plus incertain, quelque chose qui se fissure sans jamais s’effondrer et qui au final laisse passer la lumière.

Seul le bassiste semble sûr de lui, mais après tout, c’est son rôle, de tenir l’ensemble et de faire en sorte que ce que l’on échafaude là ne s’effondre pas. Pour le reste, c’est tout le contraire : chaque coup de tom, chaque corde frappée, chaque hoquet de baryton transpirent la lutte. Ce groupe sait peut-être précisément où il veut aller, mais il a aussi douloureusement conscience de ce que cela requiert de lui. Ils n’en ont évidemment que plus de force. Une force désespérée, une force qui naît du doute et de l’angoisse, mais une force qui n’en est que plus saisissante. On aurait pu croire, dans les moments plus en retenue de Boxer , que ces gens là se complaisent dans une forme de douce mélancolie. C’est bien le contraire, il n’y atterrissent qu’au bout des orages les plus violents, dans les moments où ils tiennent encore à peu près debout, et elle ne sera jamais autre chose qu’une forme de répit. Quand bien même ce répit prendrait la forme de «Runaway», vol plané lunaire et branlant, bien plus confus qu’il n’y parait.

Dans son excellent papier sur la trajectoire du groupe, Nicholas Dawidoff illustrait la pénible trajectoire du groupe par les incessantes remises en question entourant le façonnage d’une des réelles pépites de High Violet , «Lemonworld». Sur scène, The National donne une énième variation de cette histoire de mineurs, de coureurs de fond qui n’ont aucune idée de la longueur de la course, sur le thème de l’incertitude : quand bien même les nouvelles chansons sont peu ou prou toutes construites sur un mode ascendant, nul ne semblait savoir à l’avance – et le groupe moins que personne – jusqu’à quelle hauteur elles iraient.

«Vanderly Cry Baby» est de celles-là. Certes, dès la version enregistrée, elle semble échapper, tout en en bout de course, à la gonflette ambiante qui habite le disque. Peut-être grâce aux arrangements de Nico Muhly, qui avait déjà signé ceux de «So Far Around The Bend». Mais elle n’est qu’un mince reflet trompeur de la dimension qu’elle prend sur scène. Là, on quitte le territoire familier de la simple élégie pour entrer de plain-pied dans quelque chose de plus incertain, comme un paysage qui ne cesserait pas de voler en tout petits éclats, quelque chose qui se fissure sans jamais s’effondrer et qui au final laisse passer la lumière.

Enfin, on l’a déjà dit, il y a sans aucun doute des facilités d’écriture sur ce disque. Elles se dissipent vite. Le groupe est bien plus redoutable qu’il n’y parait et parvient à retomber sur ses pieds plus souvent qu’à son tour (dans le diabolique enchaînement entre «Bloodbuzz Ohio» et «Lemonworld», ou sur le faux calme torpillé de «Sorrow»). Sans doute grâce au pendant des orchestrations : les textes.

Encore plus qu’avec Boxer et son empire oppressant, cet album est sans doute le plus sombre de leur discographie. Il énonce une par une toutes nos peurs.

Assister à ce concert de The National, c’était aussi se rendre compte qu’après deux écoutes et demie, on connaissait la moitié des paroles du disque par cœur. Ce n’est jamais anodin. Entre «It takes an ocean not to break» , «I’ve told my friends not to worry» et «All the waters are rising, still not surprising you» , ce disque regorge tout autant que Boxer de formules qui résonnent étonnamment, pleines d’une justesse qu’on ne leur soupçonne pas. A mi-chemin entre le complétement cryptique et le résolument intime, comme si Matt Berninger était capable de haranguer toute une foule tout en s’adressant spécifiquement à chacun, résolu dans ce qu’il a à dire tout en laissant suffisamment de place à chacun pour s’emparer de ses textes et y projeter chacun ses propres obsessions. Donnant ainsi une dimension épique à des sentiments presque ordinaires, et comme tout poète qui se respecte une voix à ceux qui n’osent rien dire. Il faut sans doute voir cette foule bigarrée et mélangée : en allant voir Pavement, on pouvait deviner dès le métro qui allait voir au Zénith. Là, il y avait quelque chose de beaucoup plus incertain à nouveau : juste une foule rassemblée de force, ou par hasard, et dont voit chacun reprendre en chœur les paroles qui lui donnent le sentiment que quelqu’un quelque part a su exprimer un sentiment jusque-là indistinct. Et c’est sans doute le cœur du message délivré par ce groupe qui est en lice ici.

Il s’en trouvera toujours certains pour croire naïvement que derrière des arrangements plus lisses le groupe s’est apaisé. D’autres pour ignorer la dimension réellement politique de The National. Le groupe lui-même semble peu enclin à revendiquer ce terrain. Pourtant, encore plus qu’avec Boxer et son empire oppressant, cet album est sans doute le plus sombre de leur discographie. Il démarre sur un amour pitoyable, s’abîme ensuite dans une angoisse qui a triomphé de nos résistances avant d’énoncer une par une toutes nos peurs. En cela, il regorge de questions justement très politiques, mais jamais parce qu’il énonce un programme ou gesticule sur fond de préjudices quelconques, loin du côté tee-shirt Che Guevara de certains. Juste par la posture qu’il prend, celle du refus de tous les deuils. On n’abandonne finalement jamais rien chez The National. On cherche toujours la ligne de fuite, l’échappée belle, le souffle d’avance. «I still owe money to the money to the money I owe» , dans un monde qui a délaissé les grandes causes et qui multiplie les aliénations, c’est le nouveau «I wish I knew how it feels to be free» . Si on met de côté les grands anciens qui ont connu ces décennies que nous ne pouvons que fantasmer, qui aujourd’hui chante mieux que Berninger le besoin d’être libre ?

Formellement, The National a peut-être raté l’album de sa consécration. Il a réussi à enfouir de très belles chansons sous le manteau difforme d’une production qui se casse la gueule “du côté “Grey’s Anatomy de la force”“. Mais voir ces chansons incarnées sur scène et débarrassées de leurs fanfreluches, c’est réaliser vite fait que ce groupe reste malgré tout, dans ses meilleurs moments, la meilleure chose qui soit arrivé au rock ces dix dernières années. Il faut espérer qu’il saura tenir le cap, rester sur le fil du rasoir. Il faut croire qu’il gardera le goût des abîmes et des précipices. Il faut croire Matt Berninger quand il chante : «I’m the great white hope» .


- Photo du bandeau et première photo par Halogenure
- Photo du concert @ Astra par Nicole Donner