La Blogothèque

Du propre

James Murphy va vous faire plaisir. Au moins en partie. Enfin. “All My Friends” était comme une ode à la frustration : le morceau tout en crescendo s’organisait autour d’un piano méthodiquement martelé pendant tout le temps que dure cette interminable montée. La tension qui s’installait alors avait quelque chose d’insupportable. Le rythme était suffisamment entraînant pour que l’on redresse la tête, que certains dressent les mains, que l’on oscille de plus en plus fort, que nos corps se tendent comme des … non, pas comme des arcs, mais bel et bien comme des corps de danseurs qui se braquent, de danseuses qui s’électrisent peu à peu.

Le problème, avec beaucoup de guillemets, c’est que le morceau ne pétait jamais vraiment. Il préparait la suite, sans doute, mais ce n’est pas sur ce morceau qu’on prenait son pied. Pas de jouissance finale, pas d’explosion haletante. Coïtus interruptus danseur triste. Salaud de Murphy. Tu nous avais mal habitué avec ton “Kick Out The Chairs” et ton name-dropping de Daft Punk. On sait bien que tu le fais exprès, bringing us down, à nous emmener si proche de l’extase pour nous planter comme des cons.

Mais voilà donc “Dance Yrself Clean”. Je m’approche méfiant, en ne sachant pas trop sur quel pied de loup danser. Mais danser, justement. Y’a Dance dans ton titre. Autant te prévenir tout de suite : t’as pas intérêt à nous refaire le coup, ou bien je te rentre dans le lard, toi et tes 192 kbps.

On est en terrain familier tout de suite. Monsieur sait recevoir et ne nous fait pas le plan du « j’ai tout changé, j’en avais marre, vous trouvez pas que c’est mieux comme ça ? ». La touche synthétique est bel et bien à, comme il se doit, parce que goddam ici c’est DFA et que tu vas voir, on a une armada de synthés qui tâchent planqués juste derrière. Mais comme d’habitude aussi, il y a là ce côté artisanal, organique, bricolé, loin des bangers électro en papier glacé. La voix railleuse et fatiguée, effrontée et lasse de l’ami James y est pour beaucoup. Le grand maître de la scansion régulière et détraquée navigue entre les moments de grande facilité relax et des tensions façon arrachage de cordes vocales. Pour l’accompagner, un faux rythme, qui lorgne à la fois du côté du déséquilibre funk et du pilonnage métronomique de club. Le tout orchestré selon la même bonne vieille recette du crescendo : la tension qui s’installe immédiatement, qui s’agrippe, qui ne lâchera pas avec ces reprises de couplet où on pense à coup sûr que là ça va péter et en fait non, rien, c’est juste une toute petite respiration, un quart de millième de ton de retard, le chat qui joue avec la souris.

C’est ce qui s’appelle une fausse piste. Un grand coup de bluff. Une introduction qui n’en finit pas de faire croire qu’elle va décoller, c’est comme un avion qui s’approche dangereusement de la fin de la piste sans avoir relevé le nez. On sait que ça va péter, on le sent bien, mais on a quand même les nerfs tellement ça tarde à venir. Et puis, et puis…

Une éternité plus tard, 10 secondes après la fin de la deuxième minute exactement s’il faut dater ça au carbone 14, James Murphy va vous faire plaisir. Enfin. Prends ça. Donne tout. Crie un coup. Et alors, pour le temps que ça dure, peu importe le reste. On s’en fout que les filles bourrées qui débarquent derrière soient pitoyables, que cet album soit un peu paresseux au regard du potentiel du garçon, qu’il faille se contenter ensuite d’un “All I Want” et d’un “You Wanted A Hit” pour remonter dans les tours. Il sera temps de gloser là-dessus en temps et en heure. Pour l’instant, on n’a plus qu’à se laisser prendre un bon coup par la vague qui débarque.