La Blogothèque

L’évangile selon Bridget

L’histoire veut que John Peel ait créé son label Dandelion pour elle en 1969. Elle a eu pour compagnons de route, John Martyn, Ron Geesin, Kevin Ayers ou des membres de Jethro Tull. Elle disparut de la scène anglaise en 1974…

… après quatre albums, dont les plus marquants restent Ask Me No Questions et Songs For The Gentle Man, sur lesquels elle a pratiquement tout écrit, et ce Thank You For…, moins abouti mais qui connut un certain succès en Grande-Bretagne. Elle traverse l’Atlantique en 1976 pour venir s’établir durablement à Greenwich Village. C’est un quasi silence discographique depuis 1976.

Bridget St John était venue à la musique un peu par hasard, par le jeu des amitiés et de l’admiration qu’avaient généré ses chansons. Elle s’en était allée de même pour ne réapparaître que de manière sporadique sur les albums des autres (Kevin Ayers ou Mike Oldfield). Curieusement, Bridget St John n’a toujours pas bénéficié des hommages et de la reconnaissance des jeunes générations, à la différence d’une Vashti Bunyan, par exemple. Et ses enregistrements n’ont toujours pas fait l’objet d’une exhumation digne de ce nom alors que certains, bien plus improbables encore, comme ceux de Sibylle Baier, ont si justement retrouvé les faveurs de la lumière. Ses premiers albums sont pourtant disponibles chez Cherry Red et la dame est en concert aux Voûtes, à Paris, pour la première fois en France depuis 40 ans.

Il est d’abord difficile de dire ce qui rendent si attachantes les chansons de cette jeune femme qui affiche une vingtaine d’années en 1969, une chevelure abondante, un œil ombrageux et sûr de lui, et qui accueille l’auditeur de son premier opus par un ordre qui est aussi une mise à distance : “Ask Me No Questions”. Elle y chante la beauté des magnolias, des cèdres et des pins, les murmures des ruisseaux qui s’écoulent entre les rochers, des séparations heureuses impossibles, les vols de mouettes de mauvais augures et prémices à quelques séismes intimes, la difficulté qu’il y a à rester calme et posé. L’inspiration pastorale empreinte d’un discret paganisme peut avoir quelque chose d’un rien rebutant et n’a rien de très original à une époque où la mode n’est pas à la poésie urbaine ou au cynisme postmoderne. Donovan règne sur la scène folk anglaise de la fin des années 60 et représente une conscience sociale et écologique (pas un hasard si Ken Loach fait appel à lui pour la bande-son de Poor Cow). Autant le dire, la plume manque donc un peu de cruauté et d’acidité.

Mais Bridget St. John se distingue d’abord par un timbre, grave et sans âge, qui la rapproche de Nico, surtout sur ce “It seems very strange”, qui clôt Songs For The Gentle Man, son deuxième opus, et qu’elle chante seule accompagnée d’un harmonium. Elle a cependant quelque chose d’indéniablement plus charnel, à commencer par ce léger souffle qui redouble la voix et vient briser la glace de la solennité. Et à y regarder de plus près, si le rapprochement entre les deux chanteuses paraît inévitable dans un premier temps, il faut convenir qu’il occulte l’essentiel, dans un second : la manière dont celles-ci jouent de ce timbre particulier. Et là, on ne peut pas faire plus diamétralement opposé. La raideur de la première se plie en inflexions plus accueillantes chez la seconde, le désespoir frontal s’efface ici derrière une sorte de douce et sourde intimité empreinte de mélancolie, toute en délicatesse et en retenue. On est davantage du côté d’une introspection à la Jane Austen, ou dans le Stream of consciousness d’une Virginia Woolf, que dans les tumultes du Sturm und Dranggermanique.

Ensuite, Bridget St John bénéficie sur ses deux premiers albums de producteurs habités d’une vision. Sur Ask No Questions (1969), c’est le minimalisme et l’ultra sobriété d’un John Peel qui cherche à poser les bases d’une musique proprement dégagée de tout impératif commercial : un enregistrement effectué en deux soirées, avec des amis tels que John Martyn et Rick Sanders. L’album ne comporte aucune reprise pour venir le soutenir dans les charts comme il était d’usage (la “Suzanne” de Cohen que l’on retrouve sur la réédition est un bonus). Le grain de la voix est mis en avant. Bridget St John est assise là à côté de vous,  elle vous susurre à l’oreille et vous offre ses chansons dans une nudité souvent désarmante comme sur cet “Autumn Lullaby” tout en respiration ou sur ce “Never like Before”, heureusement enregistré pour la télévision française en 1970.

 

 

Sur Songs For The Gentle Man (1971), c’est à Ron Geesin que revient de prendre le parti-pris adverse : donner aux compositions de Bridget St John des couleurs plus chatoyantes et une anglicité plus affirmée en allant puiser dans la musique du temps jadis (Purcell, Dowland) ou en élargissant la palette des instruments. Geesin qui se définissait rien de moins comme un « reconstructeur de matière sonore » et concevait le travail d’arrangement comme un mode d’ « exploration » des chansons venait tout juste de travailler sur la suite Atom Heart Mother, qu’il avait co-écrite avec le Pink Floyd ou l’album de Roger Waters, The Body. Il emmène Bridget St John à Chelsea, aux studios Sound Techniques, ceux-là même où Nick Drake venait d’enregistrer Five Leaves Left. Le courant passe moins bien mais, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, Geesin n’en fait pas trop. À l’exception peut-être de la ritournelle élisabéthaine pour guitares et ensemble de voix alto et contralto, “The Peeble and the Man” – un poil précieuse -, il opte pour une certaine légèreté, et l’album est émaillé de trouvailles expressives, étonnantes et ingénieuses qui servent plus qu’elles ne desservent les morceaux de la chanteuse : des rafales de cordes sur “Seagull-Sunday”, l’amplitude panoramique du champ et la nostalgie dégagées par celles de “City Crazy”, le discret halo sonore qui se déplace sur “Making Losing Better” et qui donne à cette ultime scène de la vie conjugale son caractère poignant, ou les notes dissonantes et miroitantes d’un orgue-jouet ou d’un celesta qui éclairent ce “Back To Stay” d’une lumière étrange et enfantine.

On ne sait pas trop quoi attendre de ce concert aux Voûtes. C’est sûr qu’on ira la voir avec la ferveur et l’appréhension que l’on peut ressentir à découvrir une amie dont on doutait qu’elle puisse un jour s’incarner. Ces expériences sont toujours à double tranchant. On ne s’attendra pas à voir apparaître la jeune femme gracile et inaccessible de Ask Me No Questions. Restent ces chansons et ces disques qui ne font pas pâle figure aux côtés de ceux de Nick Drake, de Karen Dalton ou de celles évoquées plus haut et sur lesquels on vous recommande le plus chaleureusement du monde de jeter une oreille.

 

Les Voûtes : 91 Quai Panhard et Levassor 75013 Paris

Aucune réservation n’est nécessaire pour ce concert. Il est cependant conseillé de venir retirer sa place à partir de 20h00.

- A lire aussi : Bridget St John chez KMS