La Blogothèque

Gonjasufi, Dieu impertinent

Je ne sais plus ce que j’ai pris. Je ne sais même pas si j’ai pris quelque chose. Cela a duré une heure je pense, peut-être beaucoup plus. J’ai voyagé, dans plusieurs endroits à la fois, entendu mille sons, mille musiques, mélangés, inachevés, et toujours guidé par la même voix étrange.

J’ai entendu des voix de femmes d’une autre époque ânonner de douces mélodies comme sorties d’une bande originale de Francis Lai, des chansons pop indiennes hachées puis bouclées à la Aphex Twin, les violons d’Isaac Hayes lus par un saphir abimé, une ritournelle ivre, jouée sur un vieux piano de cabaret, des démos de Black Sabbath, une guitare d’Hendrix traînée dans la poussière, des muezzins, des sitars, des réminiscences de DJ Krush, de vieux discos aux basse amphétaminées, et toujours toujours cette même voix, chantant, slammant, une voix sans âge, celle d’un Robert Wyatt ironique, d’un William Burroughs moqueur, celle d’un Dieu impertinent qui aurait rassemblé tous les sons du monde, les aurait salis pour les mettre tous au même niveau et les faire sien.

C’était un disque. A Sufi and a Killer . Le disque d’un homme, Gonjasufi, dont je n’aurai vu jusqu’ici qu’une figure barbue perdue au milieu d’une illusion d’optique en noir et blanc. Un disque qui n’aurait pu être qu’un immense foutoir, mais qui fascine, accroche par son audace, par la voix de cet homme qui semble s’être éloigné de tout, et tout aimer en même temps. Il est en colère, il est vieux sage, il est profond, sexy, hargneux, méprisant, joueur, intense. Il est mille personnes, sur mille musiques, et a produit un disque fascinant.