La Blogothèque

Cien hombres ni uno más

J’ai découvert la musique de Nacho Vegas il y a 7 ou 8 ans, suivant le conseil avisé d’un stagiaire espagnol tenant le stand d’un label anglais (disparu depuis) durant un festival breton. Que de chemin parcouru pour un disque qui s’adressa pourtant à moi sans détours, décochant ses flèches droit au cœur et s’y arrimant très durablement. Je rejoignis la Blogothèque peu de temps après et me promis de très nombreuses fois ensuite d’y faire état de mon enthousiasme pour cet énorme songwritter espagnol. Le temps passant, les albums se succédant (malheureusement un peu moins bons dernièrement) et mon enthousiasme s’amenuisant petit à petit, il a fallu se rendre à l’évidence : Nacho Vegas avait définitivement rejoint la longue liste des “papiers manqués”.

Alors, quand surgit de la péninsule ibérique un nouveau Nacho, un autre, au style voisin et au talent au moins comparable, évidemment, l’excitation est a son comble. On se souvient du premier Nacho, on rumine une dernière fois ses regrets et on y va de son petit couplet de belles promesses et de bonnes résolutions : celui-là, je ne le laisserai pas passer! C’est que l’album de Nacho Umbert aurait facilement pu inaugurer une rubrique “Jusqu’à la corde”, tant il a déjà tourné sur mes différents lecteurs depuis qu’il a fuit sur la toile (il est maintenant en vente ici) il y a quelques semaines. Délicat, précieux, composé et arrangé avec retenue et grâce, ce disque est une perle et une bombe a la fois. Une pièce d’artisanat, taillée avec amour et patience, dans l’arrière salle d’un atelier obscur et oublié.

C’est que l’histoire du Barcelonais n’est pas banal. Auteur en 1996 avec son groupe Paperhouse d’un premier et unique album au titre annonciateur (Adios ), Nacho quitte ensuite Barcelone pendant un an. A son retour, le groupe se reforme, travaille de nouvelles chansons et s’apprête à sortir un second disque chez Acuarela. Projet qui échoue de peu. La vie continue, Nacho conduit la sienne comme tout un chacun, mais loin désormais des instruments, au point d’en oublier presque son passé de musicien. Huit ans d’abstinence auxquels l’écoute d’une chanson va venir mettre fin. Une amie lui fait un jour écouter “The Daily Growl” extrait de Is A Woman de Lambchop et le déclic se produit. Il se rachète une guitare, bientôt deux, reprend même des cours et finit par composer 4 chansons qu’il enverra bientôt à Acuarela. On est en 2007, Nacho Umbert sort de plus de 10 années de silence. Le label écoute “Cien Hombres Ni Uno Mas” et lui propose de réaliser un album. Nacho cherche alors des musiciens pour travailler et étoffer un peu ses compositions. On lui glisse le numéro de Raül Refree, auteur/compositeur/chanteur et producteur bien connu, déjà auteur de plusieurs disques de grande facture. Ce dernier écoute la chanson et lui propose de produire le disque. Le courant passe, la confiance s’installe immédiatement et les deux hommes s’affairent patiemment à la réalisation d’un album qu’ils souhaitent “petit, acoustique et classiqu e”, “de la pop crue, sans trop d’ornement “. Ainsi va l’histoire de Nacho Umbert : un type patient qui, loin de chercher à provoquer sa chance, su l’attendre et la saisir lorsqu’elle passa.

Sorti il y a un mois à peine et intitulé Ay… , l’album de Nacho Umbert & la Compañía (concept plus flexible qu’un groupe et désignant son producteur – Refree – ainsi que les amis-musiciens ayant participé au disque ou l’accompagnant en concert) fait l’effet d’une petite bombe en terre ibérique. On susurre “M.Ward” par-ci, on chuchote “Bill Callahan” par-la. Bref, on frétille des castagnettes et on jure ses grands dieux (“puta madre !”) ne plus rien avoir entendu d’aussi inattendu et réjouissant (en production locale) depuis Actos inexplicables , premier album d’un certain … Nacho Vegas ! La similitude ne s’arrête donc pas au prénom. Et, de fait, on retrouve ici ce savant mélange de décomplexion (laquelle fait généralement toute la saveur particulière des jeunes premiers) et de maturité. Mais au-delà de ça, c’est la sincérité toute simple qui en découle chez Nacho Umbert, une denrée si rare et singulière, qui fait tout le charme de son disque. Car il y a dans ses chansons de la patience, de la maturation, des idées de textes et de mélodies qu’on a pris le temps d’écouter germer et auxquelles on a laissé le temps de s’épanouir lentement. Et puis il y a les textes, loin des jérémiades ou singerie contemporaines. Des récits simples, plus simples et plus bruts que ceux de Vegas, mais non moins touchants. Des contes quotidiens, aux héros humbles, raconté dans un langage sobre. Des chansons qui capturent une micro-psychosociologie sans prétention, mais décrite avec tant de justesse, de simplicité et de compassion qu’elle ne peut qu’émouvoir. Petite révolution dans le paysage pop espagnol où les graines semées par les ainés (Sr Chinarro, entre autres) semblent avoir dessiné des horizons qu’une nouvelle génération s’empresse aujourd’hui d’embrasser avec talent (et avec Nacho Umbert pour nouvel étendard).


“Quería cantar como hablo, usar el lenguaje que utilizo cada día. No me gusta nada intentar ser intelectual o parecer cosas que no soy, quería que fuera simple y de verdad. Salga lo que salga.” / “Je voulais chanter comme je parle, utiliser le langage que j’utilise chaque jour. Je n’aime pas jouer les intellectuels ou feindre ce que je ne suis pas; je voulais que ce soit simple et vrai. Et qu’il en sorte ce qui devait en sortir” (source : El Pais).

Évidemment, c’est en espagnol (cela en rebutera plus d’un), évidemment, ce n’est musicalement pas révolutionnaire (chasseurs de buzz, passez votre chemin), évidemment ça requiert une écoute attentive et apaisée (auditeur du métro, vous ne rendez pas grâce à cet album). Mais dieu qu’il est bon de se laisser emporter par les chansons de ce Nacho Umbert. Lever l’ancre, lâcher la barre et se laisser voguer au grès de sa diction, bercer par les mots, emporter par ces petites récits quotidiens et ses mélodies fluides, parcourir des couplets chaloupés, traverser des refrains apaisés, des images d’un autre temps et d’autres lieux… Il y a quelque chose de marin, de bohème dans la musique de Nacho Umbert. De l’élégance brut, un ton boisé, des amarres humides qui craquent, une diction appuyée, grave et détachée à la fois. Mais Il y a surtout un homme face à ses histoires, sa guitare et ses chansons, un auteur qui avoue “ne plus avoir l’âge pour imiter quiconque” et dont ne peut que se demander aujourd’hui s’il parviendra à préserver cette fraîcheur, gagnée à force de patience et de retenue, et la faire durer au moins autant que n’a su le faire un certain Nacho Vegas.


Album en écoute sur Spotify et en vente chez Acuarela