La Blogothèque

Babybird vous emmerde

Salut, je m’appelle Stephen Jones et je vous emmerde. N’y voyez pourtant aucune forme d’agressivité à votre égard. C’est juste de la ponctuation…

Stephen Jones, un nom pas vraiment idéal pour une popstar : vous googlez mon nom et vous tombez sur un fameux chapelier anglais, un rugbyman gallois, d’illustres inconnus et même l’autre branleur des Sex Pistols, Steve Jones, dont on n’est pas foutu d’orthographier le nom correctement, les punks ne savent pas écrire. Et moi, il faut me chercher bien plus loin, dans les bas-fonds des pages suivantes, comme une quantité négligeable, un paria. Ceci étant, en tapant Babybird , ça marche un peu mieux. N’empêche…


J’ai eu mon heure de gloire au milieu des années quatre-vingt-dix avec “Goodnight” et surtout “You’re Gorgeous” : numéro trois en Grande-Bretagne et pas mal classé dans les charts européens et américains. Ca y allait à l’époque, on voulait voir ma belle gueule partout et ça me changeait des années de galère à enregistrer des morceaux ultra-lo-fi dans la salle de bains ou à faire du théâtre plus qu’amateur pour gagner ma croûte. Je tournais non-stop, je me permettais tout et n’importe quoi : les concerts la jambe dans le plâtre, les morceaux interrompus soudainement pour aller discuter avec une nana bien roulée au premier rang, les chemises de jabot bien kitsch, les insultes et la provoc’. Mais ça, c’est une marque de fabrique de chez moi, brevetée et tout… Sur scène on était quatre ou cinq, mais Babybird c’était moi tout seul en fait, les autres étaient des musiciens de circonstance, pas mauvais, mais pour qui ça ne faisait pas la moindre différence de jouer avec moi ou avec une gonzesse à poil qui hurle le bottin. Quoique l’un d’entre eux a dit une fois en interview, que “venant d’une famille ultra-croyante, il n’avait jamais dit à sa famille qu’il jouait avec un type qui chantait “Jesus Is My Girlfriend”, quel connard !

L’album de l’époque ne s’est pas trop mal vendu, mais le suivant, pourtant aussi bon, a fait un flop. Celui d’après aussi. Et je me suis fait virer de ma maison de disque… Une bonne cuite et j’ai rebondi, je me suis diversifié : des musiques de film, deux albums dont un entièrement chanté avec une voix de fausset (et des tas de problèmes de samples illégaux, merde…), deux romans, d’autres choses aussi. Et est-ce que ça a marché pour moi ? Evidemment non, l’Angleterre a préféré acclamer des péteux, des drogués, des tapettes en cuir, des tafioles néo-nazies, des blondasses et autres poufs, jusqu’à la morue écossaise qui se prend pour Barbara Streisand ! Pays de merde…

Aujourd’hui, je reviens avec un nouvel album, Ex-Maniac

, drogue et dépression sous le bras, mais c’est une habitude prise il y a bien longtemps (“My whole life I’ve never been clean / Drinking everyday since I was thirteen ” sur “Drug Time”, “Yes you’ve made it, you’re here / At the failed suicide club / Sitting in a circle / Crying, crying ” sur “Failed Suicide Club”). Je chante aussi l’amour ou une vision un peu particulière de celle-ci (“I’m untouchable, yes I am / But if you want to touch me, you can / I’m a bastard, you know that I am / But that’s just what you like in a man ” sur “Bastard”). Je mets toujours des choeurs pleins de “Shalala… ” dans mes chansons, mon côté romantique sûrement. Je fais encore le crooner pop, c’est ce qui me va le mieux finalement. Je soigne mes effets, j’ai une belle voix, mais désormais je plais aux cougars et aux milf et plus aux gamines de vingt ans. Je n’ai pas l’impression d’avoir vieilli pourtant, j’ai encore le cynisme comme le poil, lustré et brillant.

Le moyen le plus efficace que j’ai trouvé pour rajeunir mon public et vendre plus de disques, c’est de médiatiser à outrance la participation d’un bon pote sur mon disque. Et même si Johnny n’a joué que sur un seul titre (un peu de guitare, un chouia de chœur sur “Unloveable”), c’est lui qu’on était venu voir à mon concert de reformation à Londres, il y a quelques mois. J’avais alimenté la rumeur sur son apparition et je me suis bien foutu de la gueule des photographes (“It’s funny you lot normally only stay here for three songs and then leave. We all know why you’re here, he’s not coming. He’s in my hotel naked and buttered up ready for action “). Ils m’ont en voulu, les abrutis…

Evidemment si je rentrais dans le jeu, si je léchais les pieds et les postérieurs, je ne serais plus le plus beau loser de la pop britannique. Je ne serais plus hors-jeu, j’aurais peut-être plus d’attention et je vendrais plus de disques. Mais vous en connaissez d’autres des popstars qui peuvent se permettre d’entamer un album par “I will kill you, said the five-year-old / As he left his knives at the school gates ” ? Personne. Sont tous occupés à écrire des chansons avec trois mots de vocabulaire et la conscience politique et sociale d’un chimpanzé. C’est mieux pour la notoriété, parait-il, c’est plus facile pour le public d’adhérer à ces conneries. Mais je ne me prostituerais pas, j’ai près de cinq cent chansons prêtes à être enregistrées et “I’m sick of being polite “. Vous comprendrez aisément que je vous emmerde quelques années encore…