La Blogothèque

36 ans et toujours puceau

Juste avant l’été dernier, la nouvelle tombait, faisant chavirer un cercle très réduit de maniaques. Pour moi, ça constituait même l’événement de la rentrée… un coffret consacré à Big Star ! S’emparait de moi une excitation un peu coupable, comme celle que provoquerait chez certains la tenue prochaine d’un salon funéraire. Cliniquement mort depuis trente-cinq ans –malgré une tentative de réanimation artificielle avec des Posies en bouche-trous – ce groupe ne constitue depuis les années 90’s qu’un fonds de commerce régulièrement exploité, un magasin d’antiquités poussiéreux et culte. Et ce coffret ressemble à une sépulture, un objet autour duquel se rassembler pour déposer des gerbes. D’autant plus qu’entre le moment où j’ai commencé ce texte et celui où je le finis, Alex Chilton s’est cassé les cordes vocales pour toujours.

Pour qui le découvrira en 2010 avec des oreilles vierges et le teint frais, le répertoire des Américains demeure un sacré festival de mélodies et d’harmonies, comme on en a guère entendu à part dans l’intégrale des Beatles et des Beach Boys. Leur power pop communique une joie tangible et conquérante à même de chavirer le cœur. Leurs premières chansons prennent la forme de fondantes et naïves déclarations d’amour. Reprises en chœur par les voix angéliques de Chilton et Chris Bell (l’autre songwriter, le Mc Cartney de Chilton), elles renvoient à un état d’innocence quasi-régressif et adolescent où l’on porte sur un piédestal l’être aimé. Personnellement, pour des raisons qui touchent peut-être à la psychiatrie (ha ha ha) et surtout à la nostalgie, quand j’entends les chansons du premier Big Star (disons “Watch The Sunrise”), je me retrouve vierge comme à mes quinze ans, plein d’espoir à l’idée de séduire ma jolie voisine. Transporté par la pureté, hé ouais. 36 ans et toujours puceau.

- Watch The Sunrise

N’importe qui ayant écouté une fois dans sa vie Teenage Fanclub, les Boo Radleys, REM, Badly Drawn Boy, The Replacements et plein d’autres, décèlera un air de famille en écoutant les deux premiers albums de Big Star. Ils regorgent tellement de refrains émouvants et de riffs de guitare euphorisants qu’ils auraient suffi à n’importe lequel des groupes précités pour tenir toute une vie. Il aurait juste fallu se montrer économe, ce que n’a justement pas réalisé à son époque Big Star, bourrant son premier album de vrais tubes en puissance sans penser à demain. Sans penser qu’un deal foireux de distribution tuerait dans l’œuf leurs espoirs, les condamnant arbitrairement à passer, en partie, à côté de leur destin grandiose.

Et pourtant, le groupe aura essayé. Après le four de #1 , Chris Bell, accro à l’héro, part en dépression mais Chilton s’accroche avec Jody Stephens, le très bon batteur et le bassiste Andy Hummel. Partant en funk (“O My Soul”), Radio City se révèle aussi bon que son prédécesseur. L’espoir de percer – Chilton a quand même eu un tube à 16 ans avec les Box Tops, bordel – n’a pas abandonné le trio. Hélas, l’album souffrira des mêmes avaries de distribution, comme si le destin de Big Star, décidé à l’avance par des dieux jaloux, consistait dès le départ à être redécouvert des décennies après son extinction…

- O My Soul

Ensuite, ils ne furent plus que deux, Jody Stephens et Chilton. Vous souvenez de la scène d’ouverture du Requiem For A Dream d’Aronofsky adapté d’après Selby (un soleil printanier et des personnages plein d’espoir) ? Et de la fin du film (ou du livre), des plus glauques ? C’est grosso mode ce qu’a vécu Chilton en quelques années, une chute vers la noirceur, comme une masse de nuages orageux fondant sur lui. Son inspiration ne s’en remettra pas, finies les pop songs parfaites et lumineuses, place au terrible “Holocaust” (« You’re a wasted face/You’re a sad-eyed lie/You’re a holocaust »), au narquois “Thank You Friends”, à “Nightime”, “Kangaroo”, “Take Care”… Un autre type de perfection dont le coffret Keep An Eye On The Sky nous fait profiter de stupéfiantes démos : Chilton y est plus seul que jamais. Avec sa reprise fantomatique et décalée de “Femme Fatale” Sister Lovers clôt de sa beauté blafarde la discographie d’un groupe qui aura plus souvent qu’à son tour un pied dans le vide.

- Femme Fatale
- Thank You Friends (demo)

Quand l’album sort en 1978, plusieurs années après sa conception, Chris Bell vient juste de mourir dans un accident de voiture à la con. Il travaillait sur un album solo (I Am The Cosmos , réédité récemment à un prix prohibitif) sur lequel Chilton et lui, réconciliés, chantent magnifiquement. Ensuite Alex mènera sa carrière de carrière erratique tandis que la vie posthume de Big Star connaîtra plusieurs pics, moments où il aura été très proche d’une reconnaissance publique. Quand les Bangles ont repris “September Gurls” en 1986, quand les producteurs de la série comique américaine That 70’s Show ont décidé que son générique serait “Down In The Street” (interprétée par Cheap Trick ou Ben Vaughn) et bien sûr la reformation avec les Posies en 1993, l’album moitié foireux In Space de 2005 … La mort de Chilton à 59 ans, juste avant un concert de Big Star à South By Southwest devrait légitimement amener des curieux à acquérir en masse Keep An Eye On The Sky . En rêvant un peu, on pourrait même imaginer l’objet être épuisé, devenir collector. Mais on le sait, ça n’était pas le destin de Chilton, Bell et de leurs chansons.

Cette dernière photo est de Godlis, qui documenta notamment les années phares du CBGB. Vous pouvez lire l’histoire de cette photo d’Alex Chilton ici, en voir quelques autres et découvrir le reste de son travail. Merci à lui de nous avoir laissé l’utiliser.