La Blogothèque

All Circles Vanish

« Les plaisirs de la vue ont une caractéristique en commun – ils vous prennent par plaisir. Ils sont soudains, rapides et inattendus. » Les mots de l’artiste londonienne, Bridget Riley, chantre de l’Optique Art à laquelle le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris a dernièrement consacré une rétrospective, résument assez bien le curieux objet que l’on tient entre les mains : même souci de mettre au centre de l’expérience artistique la perception de l’auditeur, même cinétisme, ondulatoire, circulaire, toujours vertigineux, même abstraction

Peut-être faudrait- il pour donner un équivalent pictural plus juste encore à ce Witch Cults Of The Radio Age lui adjoindre le travail qu’un Peter Blake a réalisé sur la culture populaire anglaise dans le courant des années 60 avec sa technique du collage (la couv’ de Sgt Pepper, c’est lui).

Projet-parenthèse destiné à faire attendre les fans qui sont habitués à prendre leur mal en patience entre trois et cinq ans entre chaque nouvel opus – le dernier, Tender Button date de 2005 -, Witch Cults Of the Radio Age est le dernier album de Broadcast, quintette de Birmingham, aujourd’hui réduit au duo formé par Trish Keenan et James Cargill. Il a été réalisé en collaboration avec le gourou du label Ghost Box, Julian House, qui apparait ici sous son nom de scène The Focus Group.

Broadcast avait élaboré chez Warp, au tournant des années 2000, une manière bien à eux de chanter des comptines électro pop, spatiales, halogènes et cotonneuses. Traversés tant par les échos d’une chambre spectorienne, des rythmes tamla motown, les effluves psychédéliques du premier Floyd et d’obscures groupes américains de la fin des années 60 (The United States of America), que par les expérimentations sonores des pères de l’électronique ou des cadets Stereolab, leurs trois albums et quelques singles non moins séminaux – les fameux ‘Extended Play’ rassemblés dans la compilation The Future Crayon - continuent, d’apparaître, dix ans plus tard, comme les modèles d’un esthétisme sonore, mélancolique et rétro-futuriste, sans lequel un groupe comme Beach House ne serait probablement pas ce qu’il est. On ne le dira jamais assez : tout le monde devrait connaître les concentrés de beauté oblique et de faux-semblants que sont “Unchanging Window/Chord Simple”, “Pendulum”, “Before We Begin” ou “Come On Let’s Go”.

 

L’association Julian House-Broadcast était aussi inévitable que naturelle. Ancien ami de James Cargill aux Beaux Arts, House a aussi sorti en 2009 sur Ghost Box, The Transactional Dharma of Roj, le passionnant premier album de Roj Stevens, qui fut aux claviers pour Broadcast entre 1995 et 2000. Enfin, les membres de Broadcast partagent avec lui un intérêt prononcé pour la library music, le krautrock, le psychédélisme, la mise à mal du « réalisme physique » par la théorie des quantas, et les films de la Hammer.

Lorgnant donc du côté du sound design, de la musique sérielle, jouant aussi du microtonalisme, Witchcults Of The Radio Age ne procure pas un plaisir aussi direct que ses prédécesseurs et peut se révéler à la première écoute assez déroutant. Album bric-à-brac construit sur le principe du collage, de la digression et du télescopage qui fait toute la patte de Julian House, il délaisse le format « chanson » pour jouer la carte de l’archéologie mémorielle en juxtaposant vignettes sonores, esquisses mélodiques, incursions acousmatiques. Avions à réacteur au décollage, crissements de pneu, vieilles sonneries de téléphone, serrures malmenées, minuteries d’horlogerie, glas funèbre carillonnant, cris de mouette, meutes de chiens, clapotements aquatiques, sons de téléportation et divers effets vintage donnent à ce voyage circulaire la trame narrative d’un polar mystérieux et inquiétant, sans début ni fin, qui fleure bon la brocante, les aventures de Mandrake le magicien, la vieille série TV à quatre dimensions ou la fiction canular-radiophonique à la Welles. Voix inversées, flutes et harpes ésotériques, clavecins baroques, claves, œuvres chorales pour oratorio, orgues bourdonnants, se succèdent sur un beat sixties : basse aigue, marche chaloupée et flegmatique mènent la danse comme chez David Axelrod. La voix faussement candide de la lointaine Trisha Keenan, en icône lunaire et statique, dispense quelques considérations sur la disparition de l’espace euclidien ou invite à quelques rondes anarchiques : « all circles vanish, all circles vanish »…

 

Sous ses dehors conceptuels et formalistes, Witch Cults Of The Radio Age ne doit pourtant pas faire peur. Ce que réussissent Julian House et Broadcast est une sorte de poème sonore dont l’approche reste très intuitive. Il résulte de cette démarche, un sens du merveilleux, de l’onirisme, du trouble et de la fantaisie qui donne à ce voyage une saveur étrange, familière et stimulante. Une telle foi dans les pouvoirs de l’imaginaire, de la fiction et du rôle de l’audition dans notre rapport au temps et à l’espace constitue la plus belle invitation musicale qui soit. Ce “The Bee Colony” est de facture somme toute classique. Il ouvre l’album et feint de montrer que tout est à sa place. Il est là pour vous prendre la main. C’est après que Broadcast largue les amarres. Serez-vous du voyage ?