La Blogothèque

The Luyas

Rouge, jaune, rose, noir avec du bleu. Rouge, jaune, rose. Noir avec du bleu. C’était une robe et elle clignotait un peu. La fille qui la portait me parlait d’une guitare magique.

Montreal, octobre 2008. Le festival POP Montréal, à travers la ville et ses salles. Soirées chargées en concerts, courir et boire de salles en salles, plan de la ville en main. Les Persuasions, vieux groupe mythique américain a capella des 60s, est l’affiche du soir. Fédération ukrainienne blindée, Richie du Fire qui perd contrôle au milieu de la foule, le groupe qui descend de scène et fait tourner les micros, voix basses rythmiques et voix hautes mélodiques, le concert qui se termine sur un chant époustouflant d’une des organisatrices du festival. L’un des plus beaux concerts de nos vies et l’apothéose de POP Montreal cette année-la.

Mais. Victor m’a pourtant bien dit de ne pas manquer le concert de 23h30 a La Casa Del Popolo. C’est les Luyas, son nouveau groupe favori, et les chouchous de la plupart des gens que je croise. La Casa n’est qu’a quelques blocs, mais c’est déjà trop tard. Au milieu de la foule, Victor me fait signe, “C’est Jessie !”. Cette fille a une robe rouge, jaune, rose. Et elle me parle d’une guitare magique. Et elle parle sans arrêt.

Reykjavik, novembre 2008. Jessie m’a dit qu’elle serait en ville, pour le festival Airwaves, mais pas avec ses Luyas, avec Miracle Fortress, le groupe de son pote Graham. Je me retrouve en Islande sur la trace d’un projet de docu-fiction, Sun (Set & Rise), qui se casse la gueule au fur et a mesure des journées de repérage. Passer la majeure partie de notre temps a boire, enchaîner les concerts, boire encore, faire les malins le soir en désespoir du malaise du jour. Et déjà la dernière nuit, séance de stage diving pendant le concert de Yelle, dans une salle bondée de jeunes islandais hurlant les paroles à tue-tête, moment surréaliste. Je me brise le dos, perds toutes mes affaires, et Jessie qui vient s’écraser sur moi au sol, avant de disparaître dans le froid, sans même me chanter un petit morceau.

Perpignan, août 2009. La guitare magique dont Jessie me parlait est en fait l’oeuvre de Yuri Landmann, luthier fou, personnage unique que mon pote Gaspar et moi décidons d’inviter lors de Guitares au Palais, le festival de Pedro Soler. Autour de ses instruments, le Malien Sidi Touré déjà croisé a Bamako, les Hollandais The Moi Non Plus qui sont derrière Subbacultcha à Amsterdam, le vagabond Noel Akchoté qui improvise avec une facilité déconcertante. Et Jessie Stein, qui discrètement cette fois emmène de son accent et de son chant doux la nuit un peu ailleurs. Je la croise rapidement, la tête un peu ailleurs moi aussi.

Montréal, octobre 2009. Un an que j’ai découvert les Luyas et Jessie Stein. Un an à me repasser les mélodies en tête, à rêver de cette fille a la voix si particulière. On fait du vélo un soir ensemble et je lui dis “A chaque fois que je t’entends chanter j’ai l’impression d’être de l’autre côté de l’océan même si je suis près de toi”, et c’est vraiment cette sensation de nostalgie d’un pays inconnu qui me rend fou d’elle.

On m’a invité de nouveau à POP Montréal pour faire une projection, mais cette année je me suis aussi proposé de filmer une série avec une sélection de groupes locaux, pour Arte Live Web. Parmi ces groupes, les Luyas donc, que je voulais filmer depuis si longtemps. On avait bien évoqué que je les rejoigne dans la neige l’hiver d’avant, mais l’automne après tout se montre bienveillant.

The Luyas, c’est Jessie, Stefan (le batteur de Bell Orchestre), Pietro (ancien d’Arcade Fire, et chez Bell Orchestre et Torngat aussi) et Mathieu, qui vient de rejoindre la troupe plus récemment. Jessie a pour idée d’aller filmer du côté du pont Jacques Cartier, et sur l’île au milieu du St Laurent. Une ambiance légère déjà nous accompagne, alors que l’on traverse Montréal a vélo. J’imaginais Jessie plus tendue pour ce petit film, si souvent repoussé, mais elle fait au contraire preuve d’un humour de tous les instants, d’une capacité d’improvisation constante. Bonheur à suivre devant et derrière une camera.

Filmer pour rencontrer, enregistrer pour se souvenir. Cette après-midi là reste comme l’apothéose de nombreux voyages, en quête perpétuelle de sons, d’expériences un peu différentes. Revoir ces images, et c’est toute une semaine de rencontres musicales qui revient en tête, comme un rassemblement d’émotions diverses dans une seule explosion finale.

L’ultime chanson de ce film, autour d’un parc pour enfants, est probablement la séquence que j’ai le plus montré ces derniers mois au cours de mes voyages – entièrement improvisée, du début a la fin, un pur moment de génie musical comme jamais je n’en avais filmé. Et cette dernière phrase, hilarante et qui restera longtemps : “It looks like dirt, but it’s death”.

New York, février 2010. La nuit s’allonge, Jessie a trop bu et parle sans arrêt. Elle me prend la main sous la table et je me souviens alors que j’étais tombé amoureux d’une fille qui parlait de guitare magique, qui jouait de la musique en vous regardant droit dans les yeux, et qui chantait comme un enfant de l’autre côté de l’océan. Parfois des rencontres changent des vies.